Les estropiés de la curiosité.

Une autre forme d’intolérance.

Sous un rouleau compresseur

tribus-urbanas

 

Alors qu’ils étaient enfants, jeunes êtres en devenir, le monde naissait à eux et allait leur ouvrir tout grand ses bras. Ils regardaient tout avec des yeux immensément braqués sur la diversité des choses, n’ayant de cesse de s’interroger, de s’étonner, de s’émerveiller. Ils disaient sans cesse : « C’est quoi ça ? », insistaient parfois quand l’adulte ne répondait pas et finissaient le plus souvent par obtenir une réponse qui les poussait toujours à ajouter une autre question, plus redoutable encore : « Pourquoi ? » à moins que ce ne fut celle-ci : « Comment ? »

L’adulte alors de se désespérer de son incapacité chronique à satisfaire un appétit de connaissance qui le désarçonnait quelque peu. Mais qu’importe, l’essentiel était dans cette curiosité insatiable qui allait faire de l’enfant un adulte ouvert à toutes les manifestations de ce monde. C’est ainsi que beaucoup ont grandi, se sont constitués une gourmandise de découverte qui jamais ne cessera d’être alimentée. Il y a tant de choses à voir, écouter, goûter, comprendre, sentir, toucher, vivre, expérimenter qu’une vie n’y suffit pas. Ils en acceptaient cette frustration, se satisfaisant de la myriade d’expériences qui s’offraient à eux au cours de leur existence.

Les temps ont changé. Bien des enfants qui posent désormais ces fameuses questions se voient retourner un silence terrible. L’adulte est accroché à son téléphone ou bien à sa tablette, il ne lève pas la tête, n’accorde aucun regard à ce petit être qui s’étonne. L’enfant progressivement se refermera comme une huître, oubliera d’écarquiller les yeux sur son environnement, singeant le grand qui croit l’éduquer, en se focalisant à son tour sur un écran.

Pire encore, d’autres se verront retourner la terrible réponse : « Regarde sur internet pour savoir ! » comme s’il fallait déléguer toute connaissance à cette machine monstrueuse, dévoreuse d’imaginaire, castratrice de l’intelligence et de l’ouverture d’esprit. Tout savoir de suite est tout aussi épouvantable que de ne rien savoir. Cela fait de vous un gobeur passif de savoir, un ventre qui ingère des connaissances pour les éliminer aussitôt.

Nous ne pouvons inverser le cours des événements désormais. Ce que beaucoup désignent par le vocable progrès a totalement détricoté le tissu social, anéanti le pouvoir d’émerveillement. Nous sommes devenus des estropiés de la curiosité, des êtres qui se reconnaissent dans un comportement, des goûts, des habitudes, des mode de vie totalement déterminés par leur appartenance à une tribu. Plus le monde s’ouvre à nous, plus nous le réduisons à notre petit pré carré, misérable et rabougri.

J’en veux pour preuve ces voyages organisés, ces croisières monstrueuses, qui conduisent très loin des gens qui ne demandent qu’à vivre entre-eux, manger comme chez eux, dormir dans le même confort qu’à la maison en changeant simplement, l’espace de ce délicieux moment, un décor qu’ils ne regardent pas toujours… C’est sinistre et totalement imbécile.

Dans le domaine des loisirs, cette amputation de la curiosité est plus spectaculaire encore. Un artiste vient se produire à côté de chez vous, vous n’en avez jamais entendu parler, il n’a pas eu les honneurs de la télévision et votre journal local ne s’abaisse jamais à faire la promotion des saltimbanques locaux ou anonymes, il n’y a aucune satisfaction personnelle pour ceux qui se prétendent journalistes à rencontrer un inconnu. Eux, ce sont les grandes vedettes qui n’ont pas besoin de leur aide pour remplir les salles qu’ils veulent interviewer par vanité sans doute.

Vous n’allez donc pas vous déplacer pour le seul plaisir de la découverte, même si c’est votre association qui organise. Les responsables s’arracheront les cheveux pour tenter malgré tout de remplir la salle, associeront un repas, une tombola, une distribution de récompenses pour vous pousser à vous inscrire. Il en va de même avec les expositions d’ailleurs, sans vernissage, aucun cravaté ne viendrait admirer les œuvres. La curiosité a déserté tous ces gens.

Essayons maintenant d’examiner le cas de figure, rare mais possible, où l’artiste vous est connu. Il évolue dans le genre artistique dans lequel vous vous reconnaissez. Il est de votre tribu en somme, ce qui relève du miracle car très nombreuses sont ces chapelles musicales qui ne se mélangent pas. Vous avez déjà entendu un de ces morceaux. Vous prenez un billet, vous allez conforter votre penchant par une nouvelle écoute.

Mais attention, il convient de ne pas être pris au dépourvu. Vous allez prendre vos précautions, vous imprégner de ce que vous allez écouter. You-Tube vous évitera le choc insupportable de la nouveauté. Vous visionnez par avance le spectacle où vous vous préparez à vous rendre. C’est un passage obligé, une garantie pour repousser plus encore le risque d’être surpris, désorienté, étonné, interloqué, offusqué peut-être, interpellé sans doute, déstabilisé parfois. Tout cela est bien trop dangereux, vous avez besoin de certitudes et de ce que vous appelez confort intellectuel et que je nomme paresse !

Vous avez été estropié de la curiosité sans le savoir. Vous ne pouvez tout simplement plus oser l’inconnu, affronter l’autre, écouter le différent, accepter ce que vous n’avez jamais connu. Vous êtes formaté, catalogué, mis dans des cases fort commodes pour les annonceurs, les publicitaires et les organisateurs de produits standardisés. Quant aux vrais artistes, aux artisans du spectacle vivant, aux explorateurs de la diversité, ils n’auront jamais le plaisir de vous avoir dans leur public. C’est ainsi, vous avez perdu l’émerveillement de votre enfance. Notre monde est un terrifiant rouleur compresseur !

Curieusement vôtre.

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