Mémoire de la grande guerre. Partie 4

Ce que Jeanne m'a confié

L'après

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Jeanne travaille non seulement à la vigne mais aussi dans ce petit hôpital militaire installé à Saint Jean de la Ruelle, rue Abbé de l’Épée (le créateur de la langue des signes) qui recevait tout au plus une cinquantaine de soldats Elle y découvre cette vocation qui ne pourra pas devenir son métier après la guerre. Elle se souviendra alors du plaisir qu’elle avait pris à tailler sa robe de fiançailles et c’est tout naturellement vers l’Entreprise : « Les cent Mille chemises » installée rue Gambetta à Saint Jean. Elle y restera toute sa vie professionnelle comme piqueuse.

Paul, grandit avec ce désir fou d’être très vite en âge d’aller à la guerre pour participer à la victoire. Cette folie des hommes ne s’arrêtera donc t-elle jamais ? Déjà après la défaite de 1870, les enseignants avaient semé les germes de la revanche dans les esprits de leurs jeunes élèves. En sera-t-il de même après celle-ci ? La nation vaincue préparera-t-elle la guerre suivante ? Les hommes sont fous et les femmes impuissantes à leur faire entendre raison.

C’est ainsi que Paul rentrera dans la fameuse vinaigrerie Dessaux-fils où il sera comptable. Il se souviendra d’ailleurs de cet esprit patriotique dans lequel il fut élevé. Quand vingt cinq ans plus tard, dans une autre guerre, il refusera de se résigner et participera activement à la résistance contre l’occupant nazi. Il sera un de membres du groupe «  Chanzy » dont dix-sept membres furent exécutés au stand de tir des Groues. Paul fut un des rares rescapés de son groupe qui avait réalisé de nombreux sabotages d'installations ferroviaires. Il échappa à la descente conjointe de la milice et de la Gestapo grâce à une Répétition de la société municipale de musique. De ce jour Paul ne toucha plus jamais un instrument de sa vie alors qu’il jouait admirablement bien du clairon. Mais ceci est une autre histoire, une de celle qui marque une famille, une fois encore et qui explique sans doute pourquoi, à mon tour j’éprouve le besoin de raconter des histoires, au travers de contes qui plongent leurs racines dans ce passé douloureux comme celle-ci qui met en lumière un gars de la vinaigrerie.

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Revenons à notre histoire stéoruellanne. La grande guerre s’achève ou plus exactement s’arrête le onze novembre 1918 avec un armistice qui ne sonne pas le retour des hommes. Une paix lourde de pleurs, d’attentes pour des disparus qui le plus souvent ne reviendront jamais. Jeanne va de la ferme à l’hôpital où elle retrouve ce Robert qui se remet d’une grave blessure et qui lui vient de lui demander sa main, c’est lui qui sera mon grand-père.

Le 11 novembre 1918, un armistice est signé entre les belligérants. Les hommes vont rester de longs mois sous les drapeaux. Le soulagement pour les uns, les regrets éternels pour beaucoup d’autres. La vie ne reprend pas immédiatement son cours, pourra-t-elle le faire vraiment avec tous ces estropiés, invalides, gueules cassées qui vont faire le quotidien du pays ?

Gustave, quant à lui, rentrera curieusement à la maison le 28 juin 1919, jour du fameux traité de Versailles qui expliquera le désastre suivant. Il restera taiseux, une blessure au cœur, de celles qui ne se réparent jamais tout autant hélas, que l’habitude prise dans les tranchées de boire un peu plus que de raison. Marthe aura bien du mal avec celui qu’elle ne retrouve pas totalement. Elle ne se plaindra jamais, elle a la chance de l’avoir récupéré alors qu’il y a tant de veuves autour d’elle.

Les vignes vont disparaître progressivement, le vigneron vivra très mal la fin du métier qu’il aimait tant. Il n’a guère le cœur à l’ouvrage pour se reconvertir dans le maraichage. Il traîne la patte, passe son temps dans les bistrots du coin, nombreux à l’époque. Marthe a pris l’habitude de travailler pour lui, la grande guerre a eu au moins ce mérite de donner l’envie aux femmes de prendre leur destin en mains. Il faudra cependant attendre la fin de l’autre guerre pour que le droit de vote leur soit enfin accordé.

Et si tout cela ne s’était pas passé ainsi. Il n’aurait pas fallu qu’un exalté tue Jaurès.

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Jacques => Ils ont tué Jaurès

 

Ils étaient usés à quinze ans 
Ils finissaient en débutant 
Les douze mois s'appelaient décembre 

Quelle vie ont eu nos grand-parents 
Entre l'absinthe et les grand-messes 
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître

C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps de souffle d'un soupir

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Si par malheur ils survivaient

Jacques Brel - Ces gens-là © JacquesBrelVEVO

 

Le vingtième siècle commencera véritablement à la fin de cette guerre. Plus rien ne sera comme avant. Les relations hommes-femmes, les travaux des champs, la mécanisation, l’urbanisation, le modernisme vont transformer radicalement la société. Saint Jean ne sera plus ce petit village vigneron. Tout y sera différent et pourtant, en dépit de la promesse « Plus Jamais ça ! » de lourdes menaces assombrissaient déjà l’avenir. 21 ans plus tard, l’expérience n’avait servit à rien.

 

 

Comment ne pas achever cette évocation qui ne relève pas du Devoir de Mémoire, formule au combien douteuse puisque la Mémoire n’est pas Devoir mais Nécessité tout autant qu’un Plaisir par la plus célèbre chanson, longtemps interdite, de cette terrible guerre qui fit basculer le monde dans l’horreur. Elle se passe de commentaire. Laissons donc Jacques commémorer à sa façon la mémoire des sacrifiés.

 

=> Jacques : La chanson de Craonne

 

Quand au bout d'huit jours, le r'pos terminé,
On va r'prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personn' ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot
On dit adieu aux civ'lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s'en va là haut en baissant la tête. 


Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes.
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés !

C'est malheureux d'voir sur les grands boul'vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c'est pas la mêm' chose.
Au lieu de s'cacher, tous ces embusqués,
F'raient mieux d'monter aux tranchées
Pour défendr' leurs biens, car nous n'avons rien,
Nous autr's, les pauvr's purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr' les biens de ces messieurs-là.

 

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu'un qui s'avance,
C'est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l'ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.


Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront,
Car c'est pour eux qu'on crève.
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s'ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l'plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !

La chanson de Craonne - Marc Ogeret © tripacthoma

 

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