La poésie des Mauves.

François, Jehan, Gaston

et les autres ...

 

 

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Il est des lieux magiques qui font qu’au-delà des époques, il existe un mystère permettant de faire éclore des prodiges. C’est l’un de ces endroits que je veux évoquer ici en faisant grand détour dans l’histoire et la géographie. Soyez patients, acceptez de suivre mon étrange pérégrination.

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François de Montcorbier est né en 1431 à Paris. Le garçon a la plume tout aussi aisée qu’il a la langue bien pendue. L’homme a disparu mystérieusement en 1463. Il n’en demeure pas moins le poète français le plus connu de la fin du Moyen Âge et sans doute un de ceux qui ont su traverser le temps. Son parcours commence de fort belle manière, écolier brillant il se fait remarquer par ses innombrables frasques à l’Université de Paris. À tout juste 21 ans, il devient maître à la faculté des arts, son domaine de prédilection.

François aime les femmes, la chopine et la truculence. Sa vie de patachon le conduit immanquablement à quelques excès, dignes de faire de lui un potentiel gibier de potence. À 24 ans, une rixe tourne mal. Le 5 juin 1455 : au cours d’une algarade, il tue François Philippe Sermoise, un prêtre qui l’a provoqué. Le poète quant à lui est blessé, il se fait soigner sous un nom d’emprunt : Michel Mouton un patronyme qui ne lui convient guère. Pourchassé, il doit quitter Paris.

Il mène alors une vie d’errance de Moulins à Angers. Il cherche la protection des princes ; Jean II de Bourbon le reçoit au bord de l’Allier avant qu’il s’en aille chercher meilleure fortune le long du Maine. C’est finalement en bord de Loire qu’il trouve un temps la paix. Il écrit de nouveau, il participe même à un concours sous l’égide de Charles d’Orléans qui comme son nom l’indique, mène à Blois la vie de Château. François écrit un superbe poème qui commence par « Je meurs de soif auprès du Fontaine ! »

Hélas, ces habitudes de mauvais garçon le reprennent à nouveau. Il faut avouer qu’en dehors des Princes, il ne fréquente que les brigands et des catins. C’est sans doute que pour lui, il n’y a guère de différence… Il s’accoquine avec une méchante bande : « Les Coquillards » de laquelle il tirera un jargon peu compréhensible dont il écrira des ballades. Le poète fréquente les endroits borgnes et les tavernes douteuses. Il poursuit sa route afin d’échapper à leur influence et finit par trouver havre de paix et beau jupon à retrousser dans un petit village de Beauce : Baccon, en la ferme du coq là où Jehanne en personne a séjourné avant la bataille de Patay.

On peut trembler à l’idée que François et Jehanne se soient rencontrés. Il s’en eut fallu de peu et l’héroïne y aurait sans doute perdu beaucoup à fréquenter pareil luron. Il se peut alors qu’elle eut brûlé d’une toute autre flamme ce qui aurait jeté des cendres sur sa légende. Fort heureusement, il n’en fut rien et c’est une toute autre demoiselle qui croisa son chemin

François tombe éperdument amoureux de Flora une belle romaine. La plus charmante des femmes est perdue en ce lieu après une grande peine d’amour. Elle est séduite par les poèmes du gredin. Elle succombe aisément à celui qui fait les cent coups pour se faire remarquer et déclame des ballades à vous tourner les sangs. La belle veut s’en retourner en Italie, François voit là une belle occasion de changer d’air.

Hélas, la poésie n’a jamais nourri son homme mais simplement les éditeurs après la mort du poète. François sans un sou en poche décide de mettre les pieds dans le plat. Il vole les vases sacrés de l’église de Baccon pensant sans doute les vendre à bon prix. Thibaud d'Assigny, l’évêque d’Orléans qui a sa résidence en toute modestie dans le château de Meung-sur-Loire, prône la pauvreté pour ceux qui se font prendre la main dans le sac. Il envoie ses gens d’armes s’emparer de l’auteur de cet abominable larcin. Le chenapan va le payer de sa personne.

Enfermé dans les geôles du château de Meung, sa notoriété ne touche pas le roi Charles VII qui le laisse croupir quelque temps dans les souterrains du château. Le poète gardera encore longtemps les traces de cet emprisonnement où on lui fit subir des sévices, dont le terrible supplice de l’eau qui consistait à forcer le prisonnier à ingurgiter de l’eau en quantité : « En ses boyaux verse eau à gros bouillon ». L’avènement de Louis XI change la donne, il bénéficie d’une grâce et revient à Paris après six ans d’absence en 1456

Mais hélas, le lascar demeure insupportable, il est à nouveau arrêté suite à une nouvelle algarade qui tourne mal. Il y blesse un notaire pontifical, un certain François Ferrebouc. L’homme a le verbe haut et la riposte redoutable surtout quand il a un coup dans le nez. Il est vrai que son séjour en prison, lui a définitivement fait passer le goût de l’eau.

La justice en a par-dessus la tête de ce drôle de poète. Il est arrêté, torturé et finalement condamné à être pendu. Dans sa geôle, il rédige la ballade des pendus, un appel à ses frères humains.

François Villon la Ballade des pendus lu par Gérard Philipe © Hic&Nunc

La ballade des pendus

 

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

François Villon

 

Après appel, le Parlement sans doute eu égard à sa petite notoriété casse le jugement et le bannit pour dix ans de la ville. Il a 32 ans. L’histoire, en 1463 perd alors totalement sa trace mais pas le Bonimenteur qui a croisé son chemin. A-t-il été assassiné par l’une de ses mauvaises fréquentations ou par un quelconque de ses ennemis ? Est-il allé chercher en province une seconde vie ? Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’il retourne à Baccon non pas pour faire sa tête de cochon mais bel et bien pour retrouver la délicieuse Flora.

 

Ballade des dames du temps jadis

Georges BRASSENS - Ballade des dames du temps jadis © Danielle

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ni Thais,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan ?

 

Où est la très sage Hélois,
Pour qui châtré fut et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint Denis ?
Pour son amour eut cette essoyne.
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

 

La reine Blanche comme lys
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brulèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souv'raine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

 

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu'à ce refrain ne vous ramène :
Mais où sont les neiges d'antan ?

 

François Villon

 

Dès son retour, notre drôle de paroissien fait le coq pour reconquérir celle qui l’a oublié dans les bras de quelques chemineux de passage. François ne lui en tient pas rigueur. Il la reconquiert en lui contant fleurette au bord de la Grande Mauve, dite de la Détourbe. La rivière est comme son nom celte l’indique particulièrement lente et dolente même si elle alimente de nombreux moulins.

François et Flora regardent la grande roue tourner, celle d’une existence qui doit prendre une toute autre pente. C’est alors que tous deux décident de disparaître à jamais, de partir sans laisser de traces. Ils seront libres comme l’eau qui coule vers un destin que rien ne peut arrêter.

L’âme pourtant du poète ne s’éloignera pas de ce pays. Qu’importe que François de Montcorbier dit Villon ait à jamais cessé d’écrire. Dans les multiples bras des Mauves, sa poésie coule encore. C’est elle qui plus de quatre cents années plus tard a coulé dans les veines d’un autre gars qui a mal tourné : Gaston Couté. Un autre sacré rimailleur qui s’abreuve un peu tôt à la fontaine de la cannelle. Entre eux, il y a parenté certaine et parcours opposé, puisque le beauceron ira conquérir trop brièvement la capitale en mangeant de la vache enragée.

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Gaston avait dans sa besace ces quelques vers qu’il avait trouvé dans une ferme de Baccon, héritage du gars Villon qui lui avait ouvert le chemin. Le chenapan se fit poète et suivit les traces de ce géant. Il le serait devenu lui aussi si la vie lui avait laissé un peu plus de temps. Il fut une étoile filante, sublime et magistrale.

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La ville de Meung-sur-Loire avait quant à elle donné naissance en 1240 à un autre poète : Jean Chopinel, connu pour avoir écrit la suite du Roman de la Rose. Il sera connu sous le pseudonyme de Jean de Meung et sera lui aussi un contestataire de l’ordre établi. Il se moque ouvertement des ordres monastiques, s’insurge contre le célibat des prêtres, raille les prétentions de la noblesse et tous les excès de la royauté.

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Éloge de la pauvreté

 

Non, richesse ne rend pas riche
Celui qui la place en trésors.
Car seul le contentement
Fait vivre l’homme richement.
Car tel n’a pas vaillant deux miches
Qui est plus à l’aise et plus riche
Que tel avec cent muids de froment.
Je te puis bien dire comment.
Et, il est vrai, à quiconque en déplaise

Nul marchand ne vit à l’aise ;
Car son cœur, a mis en telle guerre
Qu’il brûle toujours d’acquérir plus :
Et il n’aura jamais assez de biens
S’il craint de perdre ceux qu’il détient,
Et court après ce qui lui manque,
Et qui jamais ne sera sien.
Car tel, il ne désire rien
Que d’acquérir d’autrui, les biens.
Son entreprise a grande peine ;
Il bée pour boire toute la Seine,
Quand jamais tant boire ne pourra,
Car toujours, il en demeurera.
C’est la détresse, c’est la brûlure,
C’est l’angoisse qui toujours dure ;
C’est la douleur, c’est la bataille
Qui lui déchire le cœur 
Et l’étreint en tels tourments
Que plus acquiert et plus lui manque.
Avocats et médecins
Sont tous liés par ce lien.
Ceux-là pour deniers vendent science;
Et tous à cette corde se pendent,
Gain leur est doux et agréable;
Si bien que l’un, pour un malade
Qu’il a,  en voudrait quarante;
Et l’autre pour une cause, trente,
Voire deux cents, voire deux mille;
Tant les brûlent convoitise vile.

 

Jean de Meung

Le roman de la Rose

 

Jean de Meung se démarque de son époque en incarnant l’esprit de moquerie. Les femmes ont elles aussi droit à sa satire, il évoque avec jubilation leurs défauts, les pièges qu’elles tendent aux hommes pour obtenir le mariage, institution qu’il rejette comme les autres. C’est lui aussi un sacré chenapan qui ne dépareille pas en si belle compagnie.

Fort de ces glorieux prédécesseurs, à son tour Gaston Couté le petit gars de Meung, sema quelques cailloux le long de son destin trop court. Il avait comme ses collègues fort mauvaise réputation. C’est sans doute ce qui convient pour aller plus loin, sans jamais prendre le risque de vouloir s’installer dans le confort d’une position établie. Les femmes, le vin et le chemin, tout au bord du fleuve

 

Les Cailloux - Gérard Pierron chante Gaston Couté . © repaire locmiquelic

Les cailloux

 

 

Lorsque nous passions sur le bord du fleuve
Au temps où l’Amour murmurait pour nous
Sa chanson si frêle encore et si neuve,
Et si douce alors en les soirs si doux
Sans songer à rien, trouvant ça très drôle,
De la berge en fleurs où mourait le flot,
Comme des gamins au sortir d’école,
Nous jetions tous deux des cailloux dans l’eau.

 

Mais j’ai vite appris le couplet qui pleure
Dans la chanson douce en les soirs si doux
Et connu le trouble angoissant de l’heure
Quand tu ne vins plus à mes rendez-vous ;
En vain vers ton cœur monta ma prière
Que lui murmurait mon cœur en sanglots
Car ton cœur était dur comme une pierre
Comme les cailloux qu’on jetait à l’eau.

 

Je suis revenu sur le bord du fleuve,
Et la berge en fleurs qui nous vit tous deux
Me voit seul, meurtri, plié sous l’épreuve,
Gravir son chemin de croix douloureux.
Et, me souvenant des clairs soirs de joie
Où nos cailloux blancs roulaient dans le flot,
Je songe que c’est ton cœur que je noie
A chaque caillou que je jette à l’eau.

 

Gaston Couté

 

 

 

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