Le défilé des vanités.

De tous ceux qui l'ont trahie !

Peine perdue ...

 

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Depuis des lustres il en est ainsi et rien jamais ne changera dans cette bonne ville. La tradition nous dit-on veut que les fêtes johanniques soient une curieuse parade des corps constitués, des élus de tous bords réconciliés pour l’occasion, des associations recevant subventions et des représentants cultuels devant un peuple enthousiaste et parqué. C’est du moins la version qu’il convient d’entretenir pour avoir sa place dans la cité. Malheur à qui se refuse à participer à cette farce et pire encore ose écrire que ce défilé des vanités est parfaitement dérisoire et totalement grotesque.

La figure de la pucelle est intouchable surtout quand on la met à toutes les sauces de la conformité et de la bien-pensance. La donzelle qui a été trahie par l’église, l’armée et l’état est ce jour-là le plus sûr rempart contre le peuple, pas celui qui se presse comme de gentils moutons, derrière les barrières, mais contre ces mal embouchés qui osent s’élever contre la gabegie chronique que représente cette auto-célébration des pouvoirs sous toutes leurs formes.

J’ai sans doute tort de critiquer avec véhémence ce qui est inscrit dans les gènes orléanais. Avaler des couleuvres, se prosterner devant l’oriflamme de Gilles de Rais, applaudir au passage des porteurs d’écharpes bi ou tricolores, s’enthousiasmer du discours de monsieur l’évêque et de l’invité politique qui n’en a cure, est au-dessus de mes forces tout autant que de ma capacité de résistance à la vacuité. Tant pis, j’en assume les conséquences et réclame la roue pour crime de lèse-majesté johannique.

La falsification de l’histoire, le plus improbable mélange des genres autour d’une héroïne qu’on met à toutes les sauces, toutes les modes pourvu qu’elle soit toujours du côté du bâton, en bonne guerrière qu’elle est, tout cela est parfaitement indigeste. Comment se fait-il que des gens pourtant intelligents, pour certains, acceptent avec enthousiasme de cautionner cette comédie ? J’en perds mon sens de l’humour ou de la modération et parfois j’use de propos désobligeants et discourtois tant je suis dans l'incapacité la plus totale de comprendre l’incompréhensible.

Jeanne par ci, Jeanne par là… Elle est passée par ici, elle aurait pu passer par là. Elle a désormais sa statue dans tant d’endroits de par le vaste monde qu’il convient de s’incliner devant l’universalité de son message, elle qui n’a rien dit. Mais quel est-il au juste ce message ? Est-ce cette soupe insipide et tiède, passe-partout qui est débitée dans des discours niaiseux, tenus devant les invités d’honneur et un public honoré d’avoir bénéficié du privilège des tribunes officielles.

Si la condition pour être de la cité est donc de supporter ce pensum sans rien dire, je réclame l’excommunion. Pensez aussi à réduire mes impôts des dépenses extravagantes qu’engendre cette célébration qui dure si longtemps que c’est à se demander, si dès la fin du défilé, les compteurs sont remis à zéro pour mettre en place la pantomime suivante.

Tout est factice, c’est la foire médiévale avec tous les poncifs possibles, toutes les approximations et les détournements, les uchronies et les erreurs manifestes. La parole des chefs est la seule qui compte, on s’extasie, on s’exclame et on applaudit à tout rompre. La Pucelle se pavane même au seul set électro officiellement d’époque médiévale attesté dans les livres d’histoire locale.

Il faut bien qu’une communauté se fédère autour d’une idée commune, d’un rituel qui donne du sens à son existence. C’est donc au travers de ce récit historique dépourvu totalement de cohérence que se fonde le ciment local, des plus friables il faut bien l’admettre. Mais qu’importe, puisque les voix discordantes ne sont entendues ni par la bergère aux acouphènes célestes ni par ses admirateurs compassés.

Je dois donc être totalement insensé pour réfuter pareille pantalonnade. Je vous en demande humblement pardon, je n’ai pas le bonheur d’être de votre commémoration. Les thuriféraires de la pucelle seront toujours les mieux servis ici tandis que les quelques rares furieux qui se dressent devant la farce iront rejoindre votre héroïne sur le bûcher de vos vanités.

Iconoclastement sien.

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