Grand jeu johannique : Le voyage de « La Jeanne »…

Une épopée au fil de l'épée et de l'eau Jeu du 8 mai

Trans Roi : "Tais les visions !"

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On ne sait jamais ce qui peut advenir lorsqu'on monte sur un bateau traditionnel de Loire. Tout y est possible, des bonnes surprises aux rencontres inoubliables, des aventures ubuesques aux galères sans nom sur une rivière qui n'en fait qu'à sa tête, des folles bordées au coup de tabac. Les mariniers ne sont pas en reste pour apporter leur grain de sel, leur déraison et quelques bonnes bouteilles de vin du pays.

Cette histoire m'a été soufflée au creux d'une oreille attentive par des voix mystérieuses et néanmoins célestes. Nul doute qu'elle récoltera interrogation et doute, méfiance et propos acerbes. Qu'importe, c'est pour moi une mission sacrée que de vous la transmettre telle qu'elle est parvenue jusqu'à moi en dépit de sa longueur. J'avoue avoir eu recours à un enregistrement pour ne rien perdre de ce qu'à dessein, ces mystérieux informateurs ailés me confièrent.

Tout débuta de manière insolite, comme souvent dans les récits épiques. Un prénommé Jean, messin d'origine voulait découvrir la Loire. Il fit comme nombre de touristes, enfourcha son vélo et se lança dans la grande aventure. Il avait fait le choix le plus sage, partir de Saint Nazaire pour remonter le cours de la dame. Arrivé à Orléans, après trois cent dix-sept kilomètres, notre touriste avait des petits problèmes de selle. Il lui fallait faire une pause pour se remettre de sa blessure.

Jean de Metz connaissait un marinier de la place : le baron de l'écluse, un fervent admirateur du Duc d'Orléans, homme féru d'histoire, épicurien notoire et bon vivant pour ceux qui n'ont pas encore compris. Il fit jouer ses relations pour proposer une grande faveur à son ami. Le voyageur sera hébergé sur les flots, à bord de « La Jeanne », le fleuron de la flotte des Mariniers de Jeanne, une belle toue cabanée munie de tout le confort nécessaire pour une nuit paisible.

Jean et le Baron se retrouvèrent le soir, dans leur hôtel flottant pour partager un repas à vous damner. La réputation de la gastronomie ligérienne n'est plus à faire, le Baron voulait en mettre plein la vue et la panse à son ami de l'est. Les bouteilles furent de la fête ce qui peut expliquer ce qui advint par la suite à moins que les fées se soient penchées sur La Jeanne.

Le Baron parti, cahin-caha, n'ayant heureusement pas grand chemin à parcourir, Jean tomba dans un sommeil si lourd qu'il aurait pu faire couler la toue. Fort heureusement, sa gueule de bois évita le drame, il sombra simplement dans un sommeil comateux, peuplé de cauchemars et de visions démoniaques. Puis, le soleil du matin égaillant le réveil de la nature lui permit de retrouver ses esprits. C'est alors qu'il voulut sortir sur le pont pour satisfaire à un besoin fort légitime après un repas si arrosé. C'est alors que son histoire perdit pied avec la raison…

La porte refusa de s'ouvrir. En dépit de ses efforts, il n'y avait rien à faire. Les coups d'épaule, de poings, de pieds ne firent jamais vaciller cette ouverture obstinément fermée. Fort heureusement il y avait des commodités chimiques dans l'habitacle, ce qui lui permit au moins de résoudre le problème le plus urgent. Puis il voulut appeler de l'aide. Un hublot donnait sur le quai, il s'y pencha pour frapper au carreau.

La surprise fut à la hauteur de son mal de crâne. Le quai du châtelet avait considérablement changé ou bien le bateau avait été déplacé durant la nuit. Il se trouvait entouré de friches industrielles, un nid de cigogne lui indiquait manifestement qu'il avait mis le cap à l'est. Au loin, un grand clocher lui rappelait vaguement quelque chose lorsqu'il allait baguenauder du côté de la rue des Trois Pucelles. Non, cette idée était absurde. Que ferait-il sur la Meuse ?

Il passa la journée sans que rien ne se passe. Il fouilla les placards qui, par chance ou simplement par tradition marinière étaient copieusement garnis. « Il y a de quoi tenir un siège », se dit de par devers lui, non sans moquerie vis à vis des orléanais. Par la suite, il remercia mille fois ces gens précautionneux, d'avoir ainsi mis à sa disposition un stock conséquent de boissons et de conserves, de pâtes et de riz et, chose surprenante, de grandes bonbonnes d'eau, dont la présence lui sembla au début totalement incongrue.

Le lendemain matin, rien n'avait changé quant à sa situation de prisonnier. Cependant, force était de constater que la Jeanne avait encore joué les filles de l'air. Il lui faudrait s'habituer à cette faculté qu'avait ce bateau. L'environnement était différent, il en serait ainsi chaque jour au cours de cette étonnante incarcération mobile. Devant lui un arc en ciel lui fit comprendre qu'il était dans le val des couleurs sur la Meuse. Quel sens donner à cette folie ?

Le jour d'après, changement radical, une rivière plus large, une ville portuaire avec de nombreuses péniches d'habitation. Il avait le sentiment d'être en Bourgogne et il se disait, en regardant les devises des bateaux qu'il était sur le bassin versant de la Seine. Ne serait-ce pas l'Yonne ? Si tel était le cas, il aimerait bien boire un bon Chablis.

Encore un nouveau décor. Cette fois, il avait une idée plus précise car il avait bien préparé son périple supposé. Il pouvait voir ce château qui domine la Loire et se confond avec l'église. Le musée de la chasse à n'en point douter. Que faisait-il donc ici ? Il s'habituait progressivement à sa claustration sans comprendre cependant pourquoi les passants semblaient ne pas le voir ni entendre ses appels. La journée passa aussi lancinante que les précédentes. Heureusement que du point de vue matériel, il disposait de tout ce qu’il lui fallait. L'ennui cependant était un redoutable compagnon.

Un autre voyage nocturne, il ne s'en étonne plus et un autre château, perché lui aussi. De pierres blanches, des murs défensifs, des ruines de ci de là, tandis que la rivière avec ses bancs de sable avait des airs de famille avec la Loire même si elle filait vers le nord-ouest. Il devait être en Touraine, bien des indices lui rappelaient sa traversée récente de cette belle province. La Vienne peut-être, du moins c'est ce qu'il conclut après bien des réflexions.

Désormais chaque matin est pour lui l'occasion de découvrir où l’a mené sa prison. Il s'en amuse, cherchant à repérer l'endroit à de menus détails parfois. Aujourd'hui pas de problème, il reconnaît ce pont de pierre qui un jour de 1978 fit la Une dans tout le pays. Il est sur la Loire. Voilà qui semble le rassurer un peu. Dans la cabane, il a trouvé un grand bloc note, destiné sans doute aux réunions de l'association. Il passe désormais ses journées à écrire son histoire, prenant le risque d'être pris pour un demeuré.

Nouvelle étape sur la Loire. Une grande ville encore qu'il peut admirer alors que son embarcation se trouve sur la rive sud. Il reconnaît au loin ce château qui reçut tant de rois et vit l’assassinat d'un Prince. Le port de la Greuzilles est pour lui un havre de paix, loin de l'agitation urbaine. Il en profite pour mettre de l'ordre dans sa geôle, se doutant qu'il va y rester longtemps.

Changement de décor ce matin. Il se trouve sur une berge en pleine nature. La Loire (comment en douter ?) achève un grand méandre. Il se trouve une fois encore sur la rive sud. Le vent de Soularne souffle fort. Soudain, alors qu'il se met à espérer le retour du vent de Galerne, dans l'instant, Éole change son arquebuse d'épaule. Un indice sûrement dont il ne décrypte pas le sens.

Il a eu une petite idée le jour d'après quand il revient à son point de départ. Il pense en avoir fini avec ce voyage extraordinaire. L'aventure ne fait que commencer et cette cité en est sans doute la chambre d'écho, il le pressent. Cela se confirme pour lui quand le jour suivant, un changement radical s'impose à lui. Il a changé de rivière, il en est convaincu. Une citadelle se dresse en face de lui. Il pense sans en être certain se trouver sur un affluent de la Loire, l'Indre peut-être.

Retour aux affaires ligériennes le lendemain et pour une bonne période même s'il ne peut le savoir. Une petite ville, un pont qui prend des allures sataniques à certaines heures. Il a beau faire l'andouille dans sa cabane pour se faire remarquer, personne ne prête attention à lui. Une nouvelle nuit, un nouveau demain, toujours sur la Loire. Il est face aux ruines d'un ancien pont de pierre, un relais lui indique que Louis XI a laissé un grand souvenir ici tandis que des touristes dorment dans un bateau atelier tout près du sien sans même l'avoir aperçu.

Nouvelle étape, nouvelle ville avec un château, un pont de pierre diablement beau. Comme la veille, il se trouve sur la rive nord. Il admire des maisons de ville porteuses d'un beau passé dont cette capitainerie dont il admire l'élégance. Un passé glorieux à n'en point douter… Puis changement de direction dans la nuit, il lui semble avoir remonté la rivière car il n'est pas passé dans ce charmant bourg en vélo. Un vaste port lové auprès d'un pont suspendu dont il a semblé voir une animation lumineuse. Il s'interroge de plus en plus sur le sens de ce parcours initiatique.

Il connaît à nouveau un passage dans la cité de la faïence, il est certain de son point de chute du jour. Une nouvelle étape pour reconstituer ses forces sans doute. Au loin, il entend un joyeux groupe de chanteurs entonner des airs à gorges déployées. De joyeux lurons qui entre deux chansons n'hésitent pas à boire un gorgeon.

Les jours suivants sont faits de petits sauts de puce, c'est du moins ce qu'il imagine. Le relief se fait un tout petit peu sentir. Il s'approche tout d'abord d'un curieux château crachant des fumées blanches de l'intérieur de ses tours puis le lendemain revient une troisième fois sur ce port bordé de platanes vénérables.

Puis c'est un changement de décor et de rivière. Il met le cap au nord, revient une fois encore sur ce charmant port sur l'Yonne avant que de poursuivre sa marche triomphale. Le jour d'après, il lui semble se trouver sur la Seine, des berges canalisées et une ville aux maisons de pierres blanches et de briques. Il n'a pas le temps de se poser qu'il se pose cette fois sur la Marne juste au pied du pont des mariniers. Il ignore où il se trouve.

L'étape suivante sera pour lui décisive. C'est l'apogée septentrionale du voyage. Il est ancré sur une petite rivière qu'il identifie grâce à une pancarte : La Vesle. Au loin, une cathédrale attire irrémédiablement son regard. C'est sans doute une étape qui couronne son aventure, il espère qu'elle s'achève ici. Il se trompe lourdement.

Il se réveille dans la Capitale. Il n'y a aucun doute sur le sujet. La Seine, ses bateaux mouches, ses monuments majestueux. Sa toue subit ici l'effet du batillage des grosses péniches. Il est ballotté, malmené. Un passage qui lui laisse un mauvais souvenir. Il se réveille le lendemain sur un affluent plus étroit même à la navigation importante. La Marne sans doute pour une ville moyenne fort agréable.

Il est totalement déboussolé et heureusement il revient pour la quatrième fois dans cette ville ligérienne qui a un pont de pierre très reconnaissable avec son tablier en pente. Il adresse une prière à la croix Saint Nicolas, son périple commence vraiment à se traîner en longueur. Fort heureusement il ne meurt pas de faim grâce aux réserves des mariniers.

Il voudrait que son voyage s'arrête. Vœu qui ne sera pas exhaussé, le lendemain il découvre une Loire partagée par un dhui, une île habitée et une ville à flanc de colline. Des librairies en grand nombre y célèbrent le livre. Pourtant cette belle cité ligérienne lui laisse un goût amer, comme si elle s'était refusée à lui.

Abattu, il se réfugie bien malgré lui dans une ville au charme médiéval. Il a le sentiment de connaître cette somptueuse cathédrale. Sa toue fait tâche sur cette belle petite rivière qu'est l'Yèvre. La ville semble fêter le printemps en musique. Il reprend des forces après l'étape précédente.

Nouvel amarrage sur la Loire face à un somptueux château fort de pierres blanches. Le temps s'arrête pour lui. Il a le curieux sentiment de se trouver emprisonné. Il éprouve un curieux sentiment que les mouches ont changé d'âne, que son parcours risque d'être par la suite moins glorieux. Il ne se trompe pas. Le jour d'après il est sur la Seine devant une prison grise qui lui fait froid dans le dos. Il revient une fois encore sur la Marne, seconde étape dans cette ville moyenne avant que de filer vers son destin sur l'Oise et son pont Solférino, une victoire pour Napoléon alors que lui a le sentiment inverse.

Il a soudain des douleurs à l'Aisne. Il n'identifie pas la rivière sur laquelle il s'est posé mais un événement dans sa cabane lui met la puce à l'oreille. Par maladresse ou lassitude, il brise un vase. Il se sent las et a un mauvais sentiment en revenant sur l'Oise le lendemain. Il a raison, sa tête explose, il se sent enfermé dans sa toue, il manque d'air, n'a plus goût à rien. Il faut dire que les réserves commencent à manquer et qu'il s'inquiète pour la suite.

Il n'a pas tort, il se retrouve sur la Seine certes mais un fort parfum d'iode lui indique que la mer est proche. Serait-ce la fin du voyage ? Il n'a pas le temps de se poser la question, son réchaud lui joue un mauvais tour, la cabane prend feu, son aventure finit en cendre. Par chance pour lui, l'incendie lui libère la porte, il se sauve de ce piège. Il saute sur le quai.

Il se retrouve étrangement sur le port du Châtelet. La Toue est intacte, il a la main un calepin sur lequel il a rédigé ces quelques notes. Sur le pont royal, un défilé traverse la Loire, une jeune fille ouvre la marche sur un magnifique cheval. Des oriflammes volent au vent. Orléans fête son héroïne qui adresse un grand salut à Jean de Metz.

Une idée lui vient à l'esprit. Aurait-il vécu en trente-trois étapes, la grande aventure Johannique au fil de l'eau et de l'épée ? C'est plus que vraisemblable. Il ne cherche pas à comprendre, il reprend son vélo pour poursuivre son périple de la Loire en vélo. Mais avant, il aimerait bien se remettre les idées au clair et que vous lui indiquiez toutes les villes qu'il a couché sur le papier.

Johanniquement sien.

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