Bouche-trou

Joker !

Creusons la question

 

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Remplaçant, intérimaire, supplétif, joker, ils sont une kyrielle d'anonymes qui viennent à un moment ou un autre jouer les bouche-trous dans votre entreprise, votre équipe, votre organisation, votre association. Qu'un seul être vous manque et la nécessité de suppléer à son absence se fait soudainement sentir, découvrant alors que même le plus discret de tous est indispensable au bon fonctionnement de l'ensemble.

Pourtant, le bouche-trou a mauvaise presse, il arrive comme un cheveu sur la soupe, s’immisce sans vraiment comprendre les codes et les usages de la place. Il peut être « Extra », mais hélas ce n'est que la désignation que l'on accole à sa fonction. Souvent, il indispose, il agace, il énerve car il faut tout lui expliquer, le rappeler souvent à l'ordre, car chose étonnante, il ne retient pas tout du premier coup.

Le bouche-trou n'a pas le don d'ubiquité, c'est bien malheureux car c'est justement ce qu'on attend de lui. Il devrait tout connaître, tout savoir et si possible mieux que le maillon qui fait défaut. Rouage indispensable, il est attendu comme le messie ce qui l'assigne à la réalisation de miracles en permanence.

Le bouche-trou étonnamment ne fait pas son trou. C'est par choix ou par nécessité, un individu qui ne fait que passer. Il en reste à la surface des choses, ne s'investit pas outre mesure pour ne pas y laisser des plumes. Il sait que demain sera un autre jour, qu'il ira porter sa musette ailleurs, découvrira de nouvelles têtes qui effaceront les précédentes. C'est une étoile filante, un pion qui se déplace au gré des circonstances.

Mais à force de faire appel à cette opportunité pratique, dans bien des domaines, cette roue de secours a intégré le châssis. Il y a même des endroits qui ne roulent désormais qu'avec des suppléants, des vacataires : des sous-traitants aux sous traitements. Le code du travail aime les sorties de route, les favorise même en mettant à la disposition des employeurs une multitude de possibilités pour dégraisser les effectifs par des pirouettes plus ou moins honnêtes.

Le bouche-trou est taillable et corvéable à merci. C'est là son principal avantage. Il est de plus parfaitement dépourvu de droits, ce qui en fait le collaborateur idéal, celui qu'on jette à la première occasion sans même une poignée de main. Mais ne nous indignons pas, car le malheureux a depuis quelque temps, un rival plus mal loti que lui.

Certes, c'est un travailleur indépendant, la forme la plus sophistiquée de l'esclavage moderne. Il n'est pas à proprement parler bouche-trou quoiqu'à bien y regarder, il intervient quand vous, braves gens bien installés dans votre confort, avez un petit creux. Il se précipite par tous les temps, sur sa bicyclette, votre repas sur le dos, pour vous être agréable.

Vous allez tout juste le remercier, il ne fait que passer. Puis, avec vos amis, tous gens qui ont des certitudes et des valeurs, vous reprendrez votre conversation autour du bon petit plat que vous n'avez pas pris la peine de préparer. Recevoir n'est plus une contrainte quand les serviteurs modernes viennent jusqu'à chez vous, vous faciliter le travail.

Vous aurez ainsi tout loisir d'aborder des sujets de société entre gens à l'abri du besoin. Il se peut même que vous évoquiez l'abomination de la traite négrière, les horreurs du commerce triangulaire, l'effroi du servage au moyen-âge. Vous êtes si bien éduqués, si cultivés et surtout tellement en prise avec une époque enfin humaine.

Vous aurez alors oublié le pauvre bougre qui est venu sonner à votre porte. Rien de mieux qu'un esclave moderne, avec cette formidable subtilité d'un système sans état d'âme, qu'il s'est porté volontaire pour être ainsi exploité. Pouvait-il faire autrement ? Vous êtes les nouveaux exploiteurs, des esclavagistes qui feignent de l'ignorer. Ça vous en bouche un coin j'espère !

Ignominieusement vôtre

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