Du bon pain.

Comment redresser la tête et le quignon ?

La mie et la croûte

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Il fut une époque pas si lointaine que cela où jeter du pain eut paru totalement inconcevable aux personnes qui avaient encore les pieds sur terre. Depuis, la société de consommation est passée par là, les boulangeries industrielles sont venues apporter leur grain de sel et de mauvais pain et les poubelles regorgent de ces produits sous cellophane qui font le déshonneur de la gastronomie tricolore.

Il se murmure même que des canards, des poules, des dindons et même des oies grasses se sont fendus d’une pétition écrite de leur plus belle plume afin que l’on cesse de leur donner des croutons insipides, des rogatons de la grande distribution panière. Ils se brisent le bec et le cœur à tenter de tremper ce pain dur comme la pierre si le temps est sec tandis qu’il se fait mou et sans forme quand l’humidité de l’air fait son œuvre. Il est à noter, par honnêteté intellectuelle que les chapons se sont désolidarisés de ce mouvement, sous prétexte que les humains leur ont brisé bien plus que les dents !

Les chevaux quant à eux prennent le mors aux dents lorsqu’une livraison leur arrive, venant des invendus de ces supermarchés, du pain forcément médiocre sans croute ni mie dignes de ce nom. La plus belle conquête de l’homme se casse les dents sur cette offrande qui relève de l’insulte eux qui sont à cheval sur la qualité de la fournée. Il convient de prendre en considération ce fait et de ne donner dans les cercles hippiques que du bon froment d’artisan boulanger.

D’autres encore se plaignent mais demeurent incapables de pouvoir faire entendre leurs voix. Dans les hospices, nos vieux, le dentier en bandoulière aimeraient accompagner leurs repas d’autre chose qu’une pâte à mâchouiller sans goût ni forme. Mais hélas, dans ces établissements, il convient de tirer les prix et la qualité toujours plus vers les abysses afin que les actionnaires profitent pleinement de ce nouvel eldorado des canailles argentées.

Les automobilistes pressés ne sont pas à meilleure enseigne quand il leur prend l’envie de casser la croûte sur l’autoroute. À leur grande surprise et sans doute pour des mesures de sécurité routière, le pain de plus en plus souvent se fait triangulaire, manière explicite de démontrer le danger qu’il y a à se nourrir de la chose. Quant aux baguettes, quand elles sont en vente, elles pointent si honteusement le quignon vers le bas, qu’il est impossible de ne pas en pleurer de dépit.

Les collégiens qui s’évertuent encore à manger dans les cantines, pratiques totalement disparues à partir du lycée, ne sont pas bien lotis. Le pain fade, sans consistance, sans saveur ni mie onctueuse s’invite à leur table. Encore heureux ceux qui n’ont pas droit à des produits congelés. Si la baguette des vieux instituteurs a disparu, celle des bons boulangers a elle aussi déserté l’école. Si l’école buissonnière a de plus en plus d’adeptes, l’école panetière ne fait pas recette.

Les chaînes, franchises et autres officines transformant des pâtons congelés en baguette faisant illusion quelques heures sont devenues si nombreuses que les vrais artisans sont désormais dans le pétrin, incapables de lutter contre cette offensive de la médiocrité. Les promotions pleuvent sur ce pain qui ne se tient pas bien à table et la vraie baguette se désespère devant ces imposteurs du bon pain.

Casser la croûte devient tout à fait impossible depuis que les croûtes justement ne sont que des surfaces tout juste colorées et un peu plus résistantes que la mie insipide qu’elles dissimulent. La pauvrette est si pâlichonne qu’il conviendrait de lui proposer une séance de rattrapage dans un vrai four à bois à moins que quelques rayons UV lui donnent enfin bonne mine. Il est vrai que le conditionnement a fonctionné à plein régime et que l’époque est au fade, mou, incolore et inodore.

Le grille pain, en bout de chaîne se désespère de sauver la mise. Il ne peut digérer ces pains inconstants et informes qui tentent en son sein de se donner meilleur aspect. Il se sent jugé quand son travail fait, ces malheureuses tranches mollassonnes refusent de sauter triomphalement en l’air. Elles s’esclaffent, s’avachissent, s’écrasent au fond d’un appareil qui est alors montré du doigt. Il n’y peut rien, si l’enfer est peuplé de bonnes intentions, ces fours ont besoin de bon pain !

De grâce les amis, revenez à de plus sages résolutions. Notre baguette est en berne, le béret ne se porte plus que trop rarement, le saucisson est pourchassé par des furieux de la prohibition carnivore. Nous perdons notre âme et même le corps du christ est fabriqué en Pologne. Il convient de nous prendre en main, de la mettre justement à la pâte pour pétrir à nouveau une nouvelle espérance. C’est à ce prix que nous redresserons la nation.

Poujadismement vôtre.

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