Auguste : un drôle de Coco ...

Un perroquet lui donne des ailes.

Bain de jouvence ligérien

 

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Ben mes p’tits gars, me revoilà revenu. La Loire pensait s’être débarrassée de moi après le naufrage de Mon Bossuet en 1895 et moi, j’avais renoncé définitivement à elle, comme dans un vieux couple lorsque le divorce est prononcé. J’étais plus bon qu’à me poser le cul sur un banc de pierre au pied de la cale du passeur à Saint-Père sur Loire, les yeux dans le vague.

J’ai même fini par raconter mon histoire à Louis Martin, notre historien local et belle plume du Journal de Gien. Il a dans la foulée écrit un biau petit livre : « Le dernier marinier de Loire ! », j’étais installé dans un rôle de vieux témoin qu’on sort au coin du feu pour raconter des sornettes. Les gamins m’écoutaient le sourire aux lèvres, regardaient la rivière et n’y voyaient pas trace d’un bateau. Ils me prenaient pour un pauvre fou qui radote.

J’pensais ne plus jamais r’mettre les pieds sur la dame quand au couchant de ma vie, le diable est venu me chatouiller les arpions. J’dis le diable alors que je devrais plutôt évoquer de bons petits diables, des gamins en culotte courte, éclaireurs de France qui voulaient faire la nique aux catholiques. Après ce que je vous ai raconté sur Saint Nicolas, j’ai bonne mine de parler ainsi. Mais c’est ben la vérité vraie c’t’affaire .

Attendez un peu que j’vous narre ça dans le détail. J’ai d’ailleurs tout mon temps, ça fait bentôt soixante quinze ans qu’on m’a enterré dans le champ d’naviots. J’peux même me berlasser tout mon saoul et baguenauder en langueur, pour un coup qu’on m’a relâché là-haut, j’vois pas pourquoi j’en profiterons point !

J’pensions que vous avez besoin de queques éclaircissements. J’vous devine chaffouin d’ren entraver de mes élucubrations de gisant sur l’retour. Si vous n’étiez pas là depuis l’début, j’allons vous remettre au dret. J’sont né en 1871 à Neuvy-sur-Loire, dès l’âge de 12 ans j’ai navigué sur des salambardes que vous nommez sapines de nos jours.

L’malheur a voulu que l’chemin de fer mette le métier que j’avions embrassé à terre. J’ai résisté tant que j’ai pu, voulant repousser l’inéluctable, un mot ben savant qu’m’a enseigné le Bonimenteur. Comme j’vous l’avons déjà narré, c’est la débâcle qui a brisé mon bateau et mes ultimes espérances de vivre sur la Loire. J’avions 24 ans et une vie de culs terreux pour toute perspective.

C’est au couchant de mon existence que le Bon Dieu me tendit une dernière bourde, enfin une perche pour ceusses qui n’entravent ren à not’e façon de dégoiser. Huit mois avant d’me rappeler à lui, le Grand Saint Pierre m’a fait la plus belle, la plus merveilleuse des offrandes. Une dernière descente sur la Loire alors que j’étais presque rendu au bout d’mes peines.

Des éclaireurs de France, des laïcs, voulaient répondre à leur manière à la grande procession de la vierge de Lourdes à Boulogne organisée par les guides de France en 1945 pour célébrer la fin de guerre. À leur tour, ils voulurent organiser un évènement fédérateur sur une grande partie du cours la Loire.

C’est ainsi qu’ils sortirent des oubliettes de l’histoire le texte de Jean-Baptiste Gresset : Vert-Vert écrit en 1735. Ce poème héroïque narre l’aventure ligérienne d’un perroquet fort bavard descendant la Loire de Nevers à Nantes en compagnie de mariniers qui lui en firent perdre son latin. Un récit héroïque en vers qui symbolise parfaitement le folklore de Loire. Je crois inutile de vous en remémorer l’argument.

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Toujours est-il que les chenapans construisirent un fûtreau ben avant que d’autres s’attribuent le renouveau de la Marine de Loire. Ils partirent le 15 avril 1946 de Nevers et fort logiquement firent escale à Saint-Père-sur-Loire. Malgré mes 75 ans, ma santé chancelante je demandai aux gamins de faire un petit bout de chemin en leur compagnie.

Mon dieu, comment vous dire ce bonheur fou de retrouver la Loire, de la sentir vibrer sur un bateau de bois, de donner des conseils à ces drôles qui n’avaient peur de rien. C’est pas pour dire mais ils allèrent jusqu’à Nantes où ils accostèrent le 1 avril 1947 sur une rivière en crue. Ils n’avaient pas froid aux yeux et me firent couler des larmes sur les miens.

J’ai retrouvé le temps de cette merveilleuse descente, trop courte à mon goût, le parfum des berges, le murmure du vent, les frémissements de l’eau, les couleurs d’un ciel qui se confond dans les flots. Je crois bien qu’en dépit de mes douleurs je me suis senti revigoré. J’ai pas peur d’affirmer que ce remède me donna huit mois de répit avant que de quitter ce monde.

Pour l’occasion, j’avais revêtu mes habits du dimanche ; chemise blanche, cravate, veston et mon beau chapeau feutre Navy. J’avais fait tailler ma moustache et je peux vous dire que j’étais fier comme Artaban sur l’avant du rafiot. Je n’aurai jamais assez de mon éternité pour remercier ces éclaireurs qui ont illuminé mes derniers instants.

Quant à leur formidable épopée de Nevers à Nantes, elle donna lieu tout au long des 26 étapes du parcours à de formidables animations nautiques, régates et autres rencontres sportives sur l’eau, preuve alors de la grande vitalité de la navigation de plaisance sur la Loire, tombée en désuétude quelques années plus tard.

Je laisserai le Bonimenteur vous raconter une autre fois la grande descente de Vert-Vert. Cette fois, je retourne définitivement là où cette fripouille est venue m’importuner. Finalement j’y ai pris grand plaisir et vous souhaite ben du plaisir à vous qui êtes encore en vie.

Véridiquement vôtre

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