Destins croisés

La bouteille à l’encre

"Qui vole un œuf ..."

 

 

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Il était une fois deux hommes qui ne se croisèrent qu’une fois. Cela se passait à Valladolid en Espagne. L’un et l’autre étaient alors sur des trajectoires ascendantes. Ils travaillaient tous deux pour un grand groupe international. Le premier, Emmanuel y était présent grâce à ses compétences dans le domaine de l’énergie, il représentait tout comme son collègue, le célèbre fabriquant clermontois de pneumatiques dans une grande réunion qui réunissait l’élite de la célèbre maison. Le second, Carlos, avait commencé sa fulgurante ascension puisqu’il se trouvait déjà à la tête du secteur industriel pour l’Amérique du Sud.

Les aléas de cette aimable sauterie ont fait que l’un et l’autre se sont trouvés assis côte à côte. La gloire du second rejaillissant immanquablement sur le premier, honoré de pouvoir ainsi tutoyer les sommets. Emmanuel buvait les paroles du brillant capitaine d’industrie. Il collait à ses basques comme sa gomme adhère au bitume, tentant de bénéficier un peu de l’aura du grand homme.

Carlos jubilait de se trouver ainsi au centre de toutes les intentions. Certains prétendent que c’est en cet instant que son destin bascula, qu’il se sentit au-dessus du commun des mortels à l’image de ce petit équipementier que le hasard avait placé à ses côtés. À bien y regarder, c’est ce jour qu’il comprit qu’il n’avait rien de commun avec les gens ordinaires, il lui fallait s’élever toujours plus, il le ressentait un peu comme on perçoit un message divin.

Lors de ces instants historiques, Carlos, découvrit, fort marri que les organisateurs n’avaient pas songé à fournir aux participants de quoi prendre des notes. L’homme, quoique déjà fort convenablement rémunéré, avait pris l’habitude qui ne lui collera désormais à la peau, de ne jamais débourser le moindre denier personnel. Ainsi, que ce soit les repas, les déplacements, ses tenues et tout ce qui permet d’évoluer dans le monde des affaires, tout cela et bien d’autres choses encore devaient lui être fournies.

Carlos se tourna vers Emmanuel, lui demandant son stylo. Ce n’est pas sans fierté que le modeste représentant de Michelin prêta son magnifique Mont Blanc à son brillant voisin. Il ne le reverra jamais. Le futur grand patron de la marque au losange venait par ce geste indélicat d’entrer de plain-pied dans le grand banditisme financier. D’ailleurs, ce petit fait anodin vient d’être signalé au procureur japonais qui s’occupe de son cas depuis quelques temps.

Emmanuel sortit dépit de cette expérience. Ainsi donc, pour gravir les échelons dans ce monde sans honneur, il fallait agir ainsi. La perte de son stylo fétiche provoqua une véritable prise de conscience chez ce brave homme, un individu intègre, honnête, soucieux des autres, autant de lourds handicaps pour réussir dans cette jungle. Il n’était pas à sa place parmi ces loups immondes.

La vie bascula pour lui aussi. Si Carlos de cleptomane se fit progressivement prestidigitateur des revenus, Emmanuel plongea dans une profonde dépression. La perte irrémédiable de son stylo lui ouvrit les yeux. L’écriture était son royaume. Adieu les pneumatiques, il se mit à écrire afin de redonner vie à cet objet qui lui avait été dérobé.

Il devint un des rédacteurs fétiches du Post, se faisant connaître par la qualité de sa plume, l’inventivité de ses écrits. Une autre idée allait faire son chemin dans son esprit. Tandis que son voleur faisait la une des journaux, des magazines, lui allait créer sa propre maison d’édition. Il sera durablement reconnaissant à son voisin d’un jour. C’est en effet grâce au geste indélicat de Carlos qu’il avait trouvé sa voie.

Depuis, celui qui côtoyait les anges a commencé son irrésistible chute. Il lui arrive de se retrouver à l’isolement dans des geôles nippones. Emmanuel songe à lui faire parvenir tous les ouvrages publiés par ses soins afin que la détention paraisse moins pénible à ce malheureux Carlos. Il y a pourtant une petite condition à laquelle l’éditeur se refuse de déroger : il veut récupérer son stylo Mont-Blanc !

Hélas, ce récit, comme une bouteille à la mer, ne parviendra jamais aux oreilles du grand personnage. C’est fort dommage, un peu de lecture lui aurait enfin permis de retrouver le sens de la mesure et de la modération. Rien ne vaut en effet de se plonger dans les œuvres des éditions Cockritures, dont le slogan : « Un regard décalé sur la vraie vie » ferait le plus grand bien à monsieur Carlos G...

Véritablement sien.

banusr

 

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