Le bateau percé.

À l’impossible nul n’est tenu.

Jamais conte ne fut aussi prémonitoire

 

chateauneuf

Il y a parfois des confusions qui se jouent des hommes pourvu qu’ils soient simples d’esprit ce qui est le cas de notre ami Berlaudiaud. Il allait le long du canal d’Orléans, quémandant sa pitance contre quelques menus travaux quand il fut intrigué par l’état de désolation d’une vieille ferme en bord de canal.

Le gentil vagabond, toujours prompt à rendre service quand on lui offre à boire, à manger et parfois de quoi dormir se dit qu’il devait y avoir de l’ouvrage dans pareil endroit. Tout malhabile qu’il était, il ne disposait pas moins d’un courage à toute épreuve qui lui valait belle réputation dans la région.

Il s’approcha de l’endroit, vit là une vieille femme éplorée. Sa maisonnette était envahie par une troupe de rats. Les rongeurs avaient fait tel carnage qu’il ne lui était plus possible d’entrer chez elle. Pire encore, alors qu’ils n’avaient plus guère à se mettre sous la dent, les monstres refusaient de sortir, parvenaient à mettre en déroute chats, chiens ratiers, belettes et même un renard qu’on avait fait venir pour l’occasion.

Berlaudiaud se souvint d’un conte que sa grand-mère lui racontait dans son enfance. Elle avait été la seule à le comprendre, à lui apporter de l’intérêt et de l’affection. Elle avait surtout peuplé son enfance d’histoires et de légendes qui, aux dires des gens raisonnables, avaient perturbé son cerveau. Lui savait qu’il n’en était rien. Il était différent, voilà tout.

Alors le gentil diable se mit en demeure de trouver un sureau, de choisir une belle branche bien épaisse puis après l’avoir coupée, il en fit une merveilleuse flûte. Tout simplet qu’il était, il savait fabriquer et surtout jouer d’un instrument de musique. Il s’approcha du repère des rats, leur joua un air berrichon, une valse lente qui envoûta véritablement les rongeurs. Ils le suivirent alors qu’il se dirigeait vers une cuve.

Les animaux, un par un tombèrent dans le piège qui fut hermétiquement fermé, laissant à un sort peu enviable ces bêtes à la réputation délétère. La vieille femme se réjouit de cette délivrance avant bien vite de se désoler de l’état de sa demeure. Berlaudiaud se mit à l’ouvrage et en quelques jours, il rendit apparence acceptable à l’intérieur de la fermette.

L’exploit fit grand bruit dans le pays. Ainsi le gentil idiot était capable de chasser les rats. Nous étions justement à la grande période de transport du grain. Les péniches sur le canal étaient chargées les unes de blé, les autres d’orge ou de seigle afin d’alimenter la Capitale. Un chargement de céréales est délicat, il menace toujours de s’échauffer, danger d’autant plus redoutable quand les bateaux sont en bois. Il faut remuer fréquemment les grains, prendre des précautions et encore éviter les attaques de rongeurs.

« Que Berlaudiaud vienne donc jouer de la flûte près de nos péniches, nous serions débarrassés d’un gros souci ! » s’écria un batelier plus malin que les autres. « Nous n’aurons qu’à lui donner un peu de goutte et du pain. Il sera bien assez content avec ça ! » L’idée fit le tour du port de Grignon, on salua la proposition par un hourra et sur le fait on envoya quérir le bredin.

Le joueur de flûte fit son ouvrage mélodieusement. Une fois encore, le charme opéra. Les rats, à la queue leu-leu quittaient les navires, descendaient prudemment par la planche de rive avant que d’aller se jeter, dans la cuve maudite. À chaque péniche débarrassée de cette vermine, des hourras ponctuaient les notes du flûtiste. Quand au soir, il n’y eut plus un seul rongeur parmi les grains, les bateliers levèrent leurs verres à la santé de l’imbécile qu’ils oublièrent de récompenser.

Berlaudiaud, pour niaiseux qu’il donnait l’impression d’être, se dit que ces gredins méritaient bien une bonne leçon. Pour qu’elle serve, il convenait qu’elle soit exemplaire tout autant que symbolique. Il avait plus d’un tour de fifrelin dans sa musette, lui qui était passé maître dans l’art de la lutherie. On l’avait pris pour une bonne poire, il allait leur montrer que le son qui sort de ce bois-là, n’est pas de nature à complaire aux minotiers.

Il se mit en action, cherchant cette fois une branche de poirier afin de fabriquer une nouvelle flûte. Celle-là ne serait pas berrichonne pas plus qu’elle ne jouerait une valse. Il avait dans la tête une polka endiablée. Il lui fallait bel instrument pour la proposer aux bateaux restés à quai tandis que les équipages buvaient à sa santé.

La flûte achevée, il souffla dedans. Elle avait un son mélodieux, entêtant. La mélodie monta dans la forêt et attira dans l’instant tous les pics verts du secteur. Berlaudiaud soufflait, soufflait. La polka donnait le rythme et les oiseaux battaient la mesure de leurs becs. Ils se mirent en demeure de percer les bordées des péniches, juste à la bonne hauteur pour que le grain ainsi libéré puisse s’en échapper afin d’aller nourrir les poissons.

Il se dit que cette nuit-là, tandis que les bateliers chantaient des chansons à bien trop boire dans la taverne de Grignon, à Vieilles Maisons, les carpes et toutes les brèmes de ce bief firent le plus beau des festins. Elles mangèrent ce que les rats n’avaient pas eu le temps de se mettre sous la dent. Ni plus ni moins, car ainsi la leçon serait profitable sans mettre à mal l’équilibre fragile des gueules noires, les mariniers du canal.

Les flûtes qui jouent de la musique disposent de trous pour faire entendre leur douce sonorité. Les flûtes berrichonnes qui ce jour-là transportaient des grains se trouvèrent elles aussi transpercées de part en part. Les oiseaux y étaient allés avec mesure, les hommes purent ainsi mesurer la portée de leur ingratitude.

Il est parfois nécessaire d’enfoncer certaines leçons dans des crânes indélicats. Ce fut ainsi que la chose se passa cette nuit-là sur les bords du canal. Au petit matin, les bateliers retournèrent à leurs flûtes. Ils avaient le sentiment d’avoir chacun un pic vert qui leur martelait le crâne, c’était peut-être d’avoir trop bu, c’était aussi de n’avoir pas tenu parole.

Chacun comprendra comme il l’entend la morale de cette fable. Berlaudiaud, chantonnant gaiement sur le chemin de halage, n’était plus là pour voir la mine déconfite des marins d’eau douce. Ses pas l’avaient porté ailleurs afin de proposer ses services. Puis le travail justement récompensé, il sortit de belles mélodies d’un instrument de sa fabrication pour faire le monde danser. Si la musique adoucit les mœurs, elle peut parfois les redresser un peu.

Ingratitudement leur.

fete-des-bruyeres-neulise-photo-marie-jane-9-01-1

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.