Les bourgeois de barrique

Cognac – Orléans même combat

Le trou du fût !

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Invité à venir conter en bord de Charente, j’ai eu le plaisir de découvrir la ville de Cognac et son histoire. J’eus pour ce faire deux guides, véritables puits de culture locale qui surent me donner à comprendre cette jeune cité tout juste millénaire. C’est au détour d’une expression que se mit en branle ma machine à analogie. Michel m’expliqua alors pourquoi au dix neuvième siècle, la ville prenait un essor considérable grâce à l’industrie toute nouvelle du Cognac. C’est ainsi que les « Bourgeois de barrique » voulurent montrer leur puissance en hérissant leur cité de tours, toutes plus hautes les unes que les autres.

Non seulement cette prétention à vouloir en avoir une plus grosse que le voisin n’est pas nouvelle mais elle exprime parfaitement la vanité de la bourgeoisie, pour peu qu’elle ait le vent en poupe. Nous retrouvons de nos jours cette propension d’une incroyable vacuité au travers des villas, des automobiles ou autres symboles, marqueurs d'opulence dans une société où la pauvreté ne fait que progresser.

Grand bien leur fasse, il n’est pas question ici de changer l’âme humaine et un mulet en bourrique. Ce qui fit particulièrement écho dans mon esprit que d’aucun qualifierait de retors est cette merveilleuse appellation qui ne peut que m’évoquer inévitablement l’histoire de la cité johannique. Curieusement l’essor des marchands cognaçais correspondait au déclin et même à l’effondrement de la bourgeoisie orléanaise. La Loire prenait l’eau tandis que la Charente se gorgeait de spiritueux.

Mais au-delà de cette passation de pouvoir, c’est bien dans la barrique que les uns et les autres virent éclore leurs fortunes. Bourgeois opulents, ils poussèrent même le soin du détail à prendre eux-mêmes des allures ventripotentes pour satisfaire à la métaphore. Pourtant les contenus n’étaient pas identiques.

Si en Charente le Cognac fut l’unique voie du succès, à Orléans les barriques transportèrent des produits de natures différentes. La grande prospérité orléanaise se fonda sur l’arrivée sur le port de Recouvrance, venue de Nantes de la Mélasse des Antilles, un sirop épais de canne à sucre destiné aux nombreuses raffineries de la ville.

En amont du pont Royal, les barriques contenaient elles-aussi des produits qui firent un temps la renommée de la cité. Le vinaigre naturellement, dont la réputation lui demeure attachée mais encore les huiles et savons à base d’olive. Qu’ils furent marchands, négociants, vinaigriers, négriers ou bien sucriers, les bourgeois orléanais mettaient dans les barriques les clefs de leur succès.

Un succès qui se faisait sur le dos curieusement de ceux qui roulaient lesdites barriques sur le pierré, lors du déchargement des chalands. Nos bourgeois de barrique connurent leurs heures de gloire mais ne surent pas affronter dignement le tournant de la révolution industrielle. La ville allait lentement péricliter avant que de rebondir depuis une trentaine d’années, notamment avec les cosmétiques.

Les bourgeois de barrique ne sont pas ceux qui remplissent les flacons mais pourtant leurs descendants demeurent encore aux affaires, en dépit des fautes et des erreurs de gestion du passé. La naissance ici ouvre bien souvent les portes du pouvoir. Ce mystère même s’il ne peut se fonder sur le mérite s’impose néanmoins comme une évidence jusqu’à maintenant.

J’espère qu’en les qualifiant désormais de bourgeois de barrique, ces dignes héritiers d’un temps révolu descendront de leur piédestal, un simple fût, fut-il de trop sur lequel d’ailleurs ils ne sont pas capables de monter pour tenir beau et grand discours. Leur prestige vient de leur naissance, voilà un mérite qui fleure bon l’ancien régime. Il serait temps que l’électeur johannique comprenne que la République est passée par là.

Barrissement leur.

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