Un voile tombe sur la rivière.

Comme une poule d’eau qui aurait trouvé un couteau.

Conte dans le brouillard

 

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Capitaine Régis aime naviguer par tous les temps pourvu qu’il y ait assez d’eau sur la Loire. Fier comme Artaban, le capitaine tient le macaron tandis que ses passagers admirent le paysage. La rivière offre tellement de variations que le dépaysement est total en toute saison. Pourtant ce jour-là, les choses ne se passèrent pas comme d’habitude…

Dès le départ une légère brume envahit le chenal. Qu’importe, ce n’est certes pas la navigation en cet endroit qui risque de poser problème. Le bateau remonte tranquillement le courant, franchit sans aucune difficulté les deux ponts qui obligent le pilote chevronné à mettre les gaz. Le bruit interrompt les conversations, chacun suspend son souffle.

Plus ça va, plus le décor se fait fantomatique. Bien vite le mur digue disparaît derrière un voile cotonneux, de plus en plus épais. Les arbres du duit se dessinent encore, devenant de sombres esquisses de monstres énigmatiques. Le moteur a cessé depuis longtemps de gronder et pourtant les passagers se taisent toujours, fascinés sans aucun doute par l’étrangeté du moment.

La toue cabanée n’est plus une embarcation voguant sur les flots. Le flot disparaît lui aussi, laissant ce sentiment étrange de flotter sur un nuage. Le batillage s’est évanoui, l’hirondelle vogue dans une véritable purée de pois. Régis avance au jugé, il connaît si bien l’endroit que pour l’instant il ne s’en inquiète guère. Combien de fois n’a-t-il pas affirmé qu’il pourrait naviguer ici les yeux fermés ?

Aujourd’hui pourtant, il les écarquille, cherchant vainement un repère, un indice pour avoir une petite idée de sa localisation. Les passagers perçoivent à leur tour l’inquiétude du pilote. Certains se donnent la main, pour être certains de n’être pas seuls au monde. Ce ne sont plus que des ombres informes qui sont perdues au cœur d’un brouillard impénétrable.

C’est alors que, totalement désemparé, Régis se souvient de ce que lui disait sa grand-mère : « Parfois mon gamin, il faut savoir tailler sa route en dépit des circonstances ! » Son expression l’avait toujours interloqué. Il se demandait ce que la vieille dame entendait par là. Comme il n’y voyait goutte, il en vint à solliciter son ancêtre, disparue depuis longtemps. Il l’interrogea par-delà son absence pour prendre conseil auprès d’elle comme il aimait à le faire.

Que se passa-t-il alors ? Quelle fut la teneur de la communication céleste ? Après le drame, il est aisé de supposer à la lueur des faits. Les hypothèses sont toujours faussées par une réalité qui s’impose comme une évidence. Toujours est-il que Régis, une fois sorti de la folie qui le prit ce jour-là, se refusa à tout commentaire, préférant se murer dans le silence pour ne pas mettre en cause celle qu’il avait tant aimée. Comment le lui reprocher ?

C’est donc en tant que rare survivant du drame et grand amateur des mots et surtout de la sagesse populaire qui niche dans les proverbes, les expressions populaires et les dictons que je tente ici de vous narrer ce qui échappa à mon observation. Tandis que mes compagnons étaient tous sur le pont, fascinés qu’ils étaient par l’atmosphère de fin du monde qui s’offrait à eux, j’avais choisi de me réfugier dans la cabane afin d’écrire ce que vous êtes en train de lire.

Soudain, je vis notre capitaine quitter son poste de pilotage pour sortir à son tour. Je ne vois plus rien me dit-il, je vais appliquer à la lettre ce que m’a toujours dit ma grand-mère. J’ai cru à cet instant qu’il avait perdu non seulement le sens de l’orientation mais tout autant celui de la raison. En arrivant sur un pont nimbé de cette enveloppe indéchirable, en bon capitaine, Régis demanda à son second de prendre sa place. C’est là, non pas l’origine de la catastrophe, mais sa source, son point d’achoppement et d’incompréhension. Le copilote n’étant autre qu’une femme, notre bonne camarade Hanna.

Régis donc, je vous devine comme lui perdu dans une brume de plus en plus épaisse, sortit de son poste de pilotage, un énorme couteau de cuisine à la main en criant : « Hanna, à la barre ! » Il n’en fallut pas plus, dans cette atmosphère de fin du monde, pour provoquer un vent de panique qui, s’il ne déchira pas la purée de pois, sema la tempête sur le pont. Se tournant vers l’origine de cette vocifération, tous les passagers entrevirent plus qu’ils ne virent, la lueur de la lame.

La déraison est désormais la clef de tous les comportements sociaux. Les passagers crurent à l’attaque terroriste, sans hésiter une seule seconde, ils sautèrent tous dans une eau glacée pour échapper à l’odieuse menace. Régis entendit plus qu’il ne vit, cette succession de plongeons, comprenant alors que c’était bien trop tard, que sa grand-mère usait de métaphore quand elle lui disait, goguenarde : « Mon ‘gna’, aujourd’hui y‘a un brouillard à couper au couteau ! »

Dans les conditions détestables de cette journée hivernale, nous eûmes beau déclencher l’alerte, porter immédiatement secours aux naufragés, rien n’y fit, nous ne retrouvâmes personne à l’exception d’une poule d’eau, qui avait récupéré dans son bec le couteau de cuisine jeté dans les flots par le pauvre responsable du drame. Cette pièce à conviction fut fatale au capitaine et à son ultime passager.

Les enquêteurs ne voulurent pas croire à la version que je vous livre ici. Je fus moi aussi mis en cause, accusé de complicité et c’est derrière les barreaux que j’achève cette triste histoire. S’il y a une leçon à retenir de cette lamentable aventure, ce serait de suivre ce précieux conseil : « Ne prenez jamais au pied de la lettre, les bonnes vieilles expressions de notre belle langue française ! » Hélas, il y a tant d’incultes désormais que le premier degré est devenu la norme et que nombre d’entre-nous, ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ils sont alors capables de se jeter à l’eau les yeux fermés, victimes malheureuses d’un climat délétère soigneusement entretenu par le pouvoir.

Expressivement vôtre.

La poule et le couteau © Henry Matos

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