Les Boucaniers de Sologne.

Fumage et enfumage

Drôles de paroissiens

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Depuis belle lurette, dans tous le pays, on désigne ces joyeux drilles sous le charmant sobriquet de boucaniers. Ce sont de drôles de paroissiens, fort peu recommandables, il est vrai, ayant un curieux point commun : ils ont tous été atteints de saturnisme. La belle affaire, me direz-vous, il n'y a pas péril en la demeure ; un bon traitement remet sur pied un adulte. Mais nos gredins, anciens peintres en bâtiment, en avaient tiré une aversion définitive envers le plomb, cause de leurs désagréments.

Tout ceci n'aurait pas été bien grave s'ils n'étaient chasseurs et pêcheurs, deux passions qui supposent l'utilisation de ce métal, honni par ceux qui en furent victimes. Les pêcheurs renoncèrent à la pêche au coup ainsi qu'à la plombée. Comme ils avaient un joli coup de fourchette, la pêche à la cuillère leur tendait les bras sans qu'ils retinssent cette technique pour laquelle il faut souvent mouliner dans le vide. Nos amis avaient de drôles d'arguments.

Les engins auraient pu les satisfaire, mais là encore, le sentiment de piéger leur proie par ce procédé ne plaisait guère à des individus plus prompts à mettre la main au panier en dehors de l'eau. Ils se concertèrent longtemps avant que de trouver un terrain d'entente. Ils tinrent des discussions enflammées qui s'achevaient souvent en algarade jusqu'à ce que l'un d’eux réplique à son contradicteur : « Ne prends pas la mouche et calme toi ! ». Le mot était lâché, ils pêcheraient ainsi !

Pour leurs collègues chasseurs, quoique nombre d'entre eux étaient adeptes des deux activités, il n'y eut pas débat mais plus une succession d'expérimentations. Leur aversion pour le plomb les contraignant à faire leur cartouche eux-mêmes tout en trouvant projectile pour continuer à garnir le tableau de chasse.

Le gros sel fut tout naturellement leur première idée. Ils avaient tous tiré un jour ou l'autre sur un voleur de poule malchanceux qui s'aventurait bien imprudemment chez eux. Ils s'étaient fait un malin plaisir à lui farcir l'arrière train de gros sel tout en s'amusant fort de la danse de saint Guy qui suivait quand ils avaient fait mouche. Mais hélas, à l'usage le gros sel n'est pas létal pour le gibier, tout juste, il permet de saler la chair d'un animal qui aura quelques démangeaisons.

Ils cherchèrent un grain plus dur au mal. Le riz leur parut faire l'affaire. S'il remplit correctement sa mission, ce projectile leur valut bien des railleries. Les gens sont méchants, vous le savez bien, ils durent subir des moqueries indignes : « Les Ventres jaunes se mettent au riz. Ils espèrent ne plus avoir la colique ! » Pire encore : « Ils ont tous la courante. Avec eux on peut dire que la chasse accourt ! » Ils renoncèrent au riz pour que cesse ces calomnies.

Le grain de blé dur s'imposa à eux. Le plus difficile pour eux fut de trouver un agriculteur beauceron qui accepte de leur donner cette matière première si précieuse. Ils durent aller du côté de Pithiviers pour trouver un bon gars, un certain Mathieu, qui consentit à ce sacrifice. Ils chassaient donc désormais avec des cartouches truffées de blé tandis que dans le pays on disait d'eux qu'ils avaient un grain. Ils n'en avaient cure…

Ce jour-là pêcheurs à la mouche et chasseurs au blé dur s'étaient donné rendez-vous après une matinée de traque, pour un repas gargantuesque. Le cercle des Boucaniers de Sologne était d'ailleurs bien plus réputé pour la qualité de ses agapes que pour la quantité de ses prises. Il est vrai que les techniques adoptées ne favorisent pas la constitution d'un tableau de chasse et de pêche conséquent.

C'est autour d'une table, ronde comme il se doit – forme prémonitoire auraient ajouté leurs épouses – qu'ils se retrouvèrent pour leur repas dominical. Une forme de célébration rituelle qui ne se contentait pas que de vin et de pain. Il y avait tout ce qui peut se boire et se dévorer sur la table devant des faces rubicondes en dépit de leur saturnisme chronique.

Il est inutile de décrire par le menu ce qu'ils ingurgitèrent ce jour-là. Ceux qui n'ont jamais participé à un repas de chasse me traiteraient de menteur. Laissons les mauvaises langues déverser leur venin tandis que le repas s'achève avec une grosse rasade d'une liqueur dans laquelle, justement, une vipère coule des jours heureux. Ce jour-là, il faisait grand froid. Ils avaient allumé un feu de cheminée dans un foyer si grand que les rares pièces qui figuraient à leur tableau, pendaient en attendant des jours meilleurs après avoir été dépecées.

La chaleur du foyer, l'abus de libation, une digestion délicate, un mauvais tirage de la cheminée, les efforts consentis lors de la matinée ou tous ces facteurs réunis eurent un effet soporifique sur nos amis. En fin de repas, la troupe se mit à dormir, ronflant si fort, que le bruit couvrit les sonneurs de la chasse voisine.

La sieste digestive dura une bonne partie de l'après-midi. Ils avaient sans nul doute dépassé allègrement la dose prescrite. Quand on aime, on ne compte pas ! C'est au réveil, pâteux certes mais salvateur car l'un d'eux ouvrit enfin une fenêtre pour changer d'air, qu'ils découvrirent dans l'âtre, une bécasse, un brochet, un lapin, une carpe parfaitement boucanés.

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Ils se réjouirent d'avoir découvert, c'est du moins ce qu'ils pensèrent alors, un procédé de conservation vieux comme le monde. Ils en firent des gorges chaudes dans toute la contrée d'autant qu'il y avait bientôt la fameuse fête de la Sange, rassemblement des chasseurs et des pêcheurs. Ils voulurent exposer leur découverte, ce qui amusa beaucoup.

Les boucaniers qui n'avaient pas inventé l'eau chaude, une nouvelle fois furent les dindons de la farce. On les railla, les moqua, on rit d'eux dans la belle assemblée. Il est vrai que le sort de ces malheureux n'était guère enviable : « Rien ni personne jamais, ne parviendrait à leur mettre un peu de plomb dans la tête ! »

Saturnement vôtre

sange

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