Souffler sur les braises …

Pour rallumer la flamme.

Quand la berge erre, le veau coud l'heure en tendant les voies ...

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S'il est un sujet qui tient lieu du sacré en Orléans, c'est bien l'héroïne locale avec son cortège de fantasmes, d'interprétations, de falsifications et de manipulations. Rien n'est raisonnable dès qu'il s'agit d'évoquer et plus encore de célébrer la petite lorraine, sans doute largement dépassée par les passions qu'elle entraîne.

La mesure n'a guère sa place pour aborder le sujet. Il faut être dans le camp des hagiographes, thuriféraires d'une croix armée d'une épée ou bien renoncer à être de la communauté orléanaise en tournant le dos à l'hystérie collective. Pour la bergère, il ne peut y avoir que de blancs moutons et quelques brebis égarées, galeuses plus sûrement, gens de peu, qui ne méritent pas d'être du nombre.

Qu'importe si l'histoire sacralisée n'est pas conforme à la réalité historique ou à ce qu'il est permis d'en savoir aujourd'hui. Le récit tient lieu de ciment pour l'ensemble de ceux qui se prosternent non pas devant le symbole, mais derrière l'image patiemment fabriquée, d'une sainte qui a voué son existence à la nation.

Ne peuvent être de véritables orléanais que ceux qui ont participé au défilé, y ont joué un rôle, ont vibré à la liturgie officielle, celle qui mêle le séculaire et le divin, l'armée et le pouvoir, dans une révision de l'histoire qui ne supporte aucune critique. Les fêtes sont en somme, une sorte de grand messe à ciel ouvert pour laquelle le pouvoir spirituel retrouve sa prédominance sur les clercs et les laïcs, qui se prosternent devant l’icône.

Dans ce contexte, dénier la dimension religieuse de cette parodie historique c'est se mettre à dos le ban et l'arrière-ban de toute une communauté qui réclame l'excommunication pour les apostats, les hérétiques et les sacrilèges. Les hérétiques l'avaient compris qui durant des années, se retrouvaient à la périphérie de la cité, loin du chœur cérémoniel, pour se donner le droit au blasphème provocateur par le truchement de contre-fêtes qui à défaut d'être tolérées, étaient admises comme l'expression largement minoritaire d'un mouvement impie.

Puis, le culte johannique a gagné la partie. Les fêtes ont même réussi à proposer en quelques occasions, de véritables moments de distraction, populaires et conviviaux. Les quelques retouches au protocole ayant apporté cette dimension festive qui réussit à faire unanimité. La mort de la contre-culture laissait croire que la partie était à jamais acquise du côté de la calotte et du goupillon. Plus rien ne pouvait obscurcir l'horizon paradisiaque pour la bienheureuse.

Soudain la pandémie est venue semer le trouble en privant le peuple, une première année, de son opium collectif. Le coup fut d'autant plus rudement ressenti qu'il constituait une exception pratiquement depuis le 8 mai 1430 et la première célébration. La sensation d'être dépossédé de l'essentiel de ce qui fonde ici une identité communément admise fut d'autant plus exacerbée qu'une seconde année blanche se profilait.

Il convenait d'agir pour que la pénitence fût supportable. L'idée du film municipal fut dans ce contexte une sorte d’ersatz qui tenait du baume miraculeux, de l'eau de Lourdes et d'une formidable aubaine pour le maire. Il est permis de considérer qu'il avait ainsi concilié la chèvre et le chou, maintenant les cérémonies en comité restreint tout en donnant au bon peuple sa part du gâteau.

Las, la belle mécanique s'est déréglée. La polémique mettant le feu aux poudres. Le retrait de la chaîne France 3 tout en jouant un tour de cochon aux projets de la mairie a créé les conditions d'un psychodrame qui a puisé dans d'autres prétextes les raisons d'embraser les esprits et de réveiller les vieux démons. Dans le même temps, les intermittents ont parodié un défilé johannique, reprenant légitiment l'esprit des fêtes des fous, interdites justement en Orléans après les émeutes de 1669 tandis qu'une manifestation identitaire se voyait interdite.

L'injustice sembla manifeste aux tenants durs d'une France chrétienne, maurassienne et patriotique. Pour ceux-là, la bamboche des gueux, la pantomime de la lie de la nation et surtout l'insulte faite à la Pucelle fut vécue comme une agression à laver de toute urgence selon l'immémoriale loi du Talion. Non seulement, ils étaient humiliés mais de plus, la plèbe s'en était prise à l'image même de leur admirable héroïne.

L'affront devait être lavé sans plus tarder par le seul procédé qu'il affectionne et connaisse : la violence. À la nuit venue, une escouade de gros bras a fait irruption comme au bon vieux temps, casser du rouge, du païen, du renégat. Il fallait frapper un grand coup pour reprendre la main, arrêter cette mascarade de l'occupation du théâtre et de la libre expression de la racaille gauchisante, des odieux oisifs de la culture qui autrefois étaient fort justement excommuniés par leur Sainte Mère l'église.

Ils se sont heurtés à plus de résistance qu'ils ne pensaient. Surpris par le nombre de ces parasites et surtout par leur pugnacité, ils sont partis la queue basse en ayant malgré tout blessé et cassé, semé la haine et la désolation. Descendants de cette frange radicale de la droite la plus archaïque qui soit, ils étaient galvanisés par la présence du prétendant au trône dans la cité.

Il serait temps que la raison l'emporte et que cette éruption des passions ancestrales ne tournent pas en une nouvelle Saint Barthélémy. Le feu couve, il faudrait cesser de souffler sur les braises et repenser une bonne fois pour toute la forme de cette commémoration qui ne devrait être qu'historique dans sa partie publique.

Johanniquement leur.

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