Et à part ça, comment ça va ?

Voyage vers le néant ...

 

à J. M.

 

La désespérance d’une maladie insidieuse.

 

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J’ai, comme beaucoup d’entre vous hélas, dans mon entourage proche, des personnes touchées par la terrible maladie qui fait que celui qui en est victime se perd à lui-même, vit dans un présent qui ne laisse aucune trace, oublie son passé proche pour ne retenir que quelques bribes d’un autrefois lointain. Je suis au désespoir devant ce mal sournois, cet effacement du disque dur, cette chute invraisemblable en un ailleurs indéfini.

 

 

Je ne parviens pas à accepter et me rendre auprès de celui qui fut autrefois un guide et un aîné. Cette visite reste pour moi une souffrance insupportable. Je fais pourtant l’effort de surmonter mon effroi de temps à autre, redoutant, je le suppose, de sombrer à mon tour dans cet abysse effrayant. Je crois que l’atteinte cérébrale est la pire des dégradations qui puisse toucher un individu. Le corps en pleine forme semble n’être plus rien quand la commande fait défaut.

 

 

J’ai proposé à celui qui fut jadis un interlocuteur opiniâtre et pertinent d’effectuer une promenade en bord de Loire histoire de le sortir de son lieu de relégation, de cet ultime refuge pour une existence qui ne peut plus se vivre en autonomie. Je dois me montrer heureux d’être encore reconnu et je devrais me satisfaire de cette petite lumière qui brille encore. Pourtant, quand il me demande pour la dixième fois: « Et à part ça, comment ça va ? » je sombre dans un profond désarroi !

 

 

Que répondre qui puisse apporter un semblant de compréhension ? Je me heurte à l’effacement immédiat de la réponse, ce qui entraînera immanquablement le retour de la question, de cette formule qui se heurte au mur de la mémoire. Il faut supporter, se blinder pour rebondir sur un autre sujet, signaler le passage d’un oiseau, la vitesse du courant, le déplacement d’un poisson… Parler, occuper l’espace sonore pour éviter le retour en boucle de cette rengaine effroyable.

 

 

Je suis totalement désemparé devant cette maladie. Autant, quand je suis face à un public de personnes touchées par ce mal insidieux, je sais leur proposer des histoires, des fragments de vie qui les restituent dans une humanité en action, autant, face à un proche, je perds pied. Le conteur ne peut se résoudre à raconter n’importe quoi, à commenter tout ce qu’il voit pour saouler de paroles celui qui ne retient plus rien.

 

 

« Et à part ça, comment ça va ? » La question revient, je me heurte à la vacuité d’une réponse sincère. Il n’y a pas d’issue à cette conversation qui s’effiloche, à ce dialogue qui nous glisse entre les doigts comme pour un sablier à fond perdu. Faire bonne figure ! C’est bien joli de se promettre de ne pas céder à la panique, à l’exaspération, mais le réel est si terrible que mes bonnes intentions s’y fracassent.

 

 

« Et à part ça, comment ça va ? » Ne pas lui répondre, détourner son attention, le placer dans un instant qui se contente d’être sans fin, sans repère, sans relief. C’est si douloureux ce jeu des mots qui se perdent dans le vide, des messages qui s’écrivent à l’encre sympathique. Le langage se contente d’être une mélodie, un arrière fond sonore, un bruissement continu qui se dissout dans les méandres d’une mémoire inexistante.

 

 

« Et à part ça, comment ça va ? » Ça ne va pas du tout ! Je ne peux plus me cogner ainsi la tête contre ce mur sans consistance. Je perds pied quand mon pauvre parent perd la tête. Je ne suis pas en capacité d'affronter ce mal. J’ai honte ! Moi qui, dans le cadre de mon métier, me suis retrouvé face à des handicaps multiples, celui-ci me laisse sans ressource. Je ne peux accepter la déliquescence des mots.

 

 

« Et à part ça, comment ça va ? » Je dois me remettre de cette épreuve. C’est honteusement égoïste. Je m’en retourne tranquillement à mes récits, à mon clavier tandis qu’il reste en tête à tête avec ce vide que constitue désormais sa conscience. Je me refuse à nommer cette maladie, je me sens incapable de donner du sens à une visite que je ne cesse de repousser, de différer, de rejeter.

 

 

Les mots me manquent quand ils perdent leur valeur. Les mots me fuient quand ils se dissolvent devant moi. Les mots m’effraient quand ils rebondissent dans le vide. Mes mots ne sont d’aucun recours devant ces maux silencieux. Mes mots sont inutiles dans un présent à jamais perdu. Mes mots restent sans voix … J’éprouve le besoin de partager cette terrible impuissance. Vos mots me donneront-ils ce réconfort que je suis incapable de lui offrir. « Et à part ça, vous, comment ça va ? »

 

 

 

Inexprimablement sien.

 

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