Murmures.

J’en reste sans voix

Rien ne sert de beugler ...

 

crieur

Dans toute la contrée, il était connu comme le loup blanc. Force est de reconnaître que la formule lui allait comme un gant même si l’adjectif ne lui convenait guère. Toujours affublé d’un drapeau rouge et d’un mégaphone, il hurlait à la mort du grand capital en compagnie d’une horde dont il tenait le rôle du chef de meute. Il était de ceux qu’on qualifie de Grande Gueule, un avis accepté de tous, surtout parmi ses détracteurs. Par contre, l’opinion qu’on pouvait avoir de lui différait sensiblement selon la distance à laquelle les observateurs se situaient dans les cortèges pour lesquels il était le lanceur de slogan.

Honni des uns, reconnu des autres, adulé uniquement par ceux qui adhéraient à son groupuscule syndical, il était en tout état de cause une figure locale, une voix qui portait à défaut de compter et d’être comprise. C’est ainsi qu’il se trouva affublé d’un sobriquet qui en fit une célébrité dans le Landerneau : «Le Beuglant ! ».

Est-ce parce qu’il collectionnait les affiches des cabarets de la belle époque, grand amateur des poètes anarchistes d’alors : Gaston Couté et Maurice Hallé en tête de son panthéon personnel, Aristide Bruant en seconde ligne ? À moins que ce surnom ne vienne récompenser sa modeste carrière de chanteur dans un registre marin par temps de tempête ? Toujours est-il que cette étiquette lui collait à la peau à moins que ce ne fut aux cordes vocales. Tout le monde le connaissait ainsi et bien peu savait quel était son véritable patronyme. Appelons-ça la rançon de la gloire même si en la circonstance, bien peu le couvraient d’éloges.

Le Beuglant avait-il une activité professionnelle ? La question méritait d’être posée tant il semblait accaparé à plein temps par ses vociférations urbaines, ses invectives virulentes et ses rimes approximatives dans la fureur d’une manifestation. Pasticheur devant un éternel dont il se refusait à célébrer les louanges, il usait volontiers de la parodie pour arriver à ses fins, mettait alors en pièces le patronat, le pouvoir, le grand capital, le monde de la finance, la police et l’église confondues dans une même exécration et que sais-je encore sans jamais passer à l’acte. Tragédien des rues, versificateur approximatif, sa renommée valait davantage pour les décibels que pour la qualité de ses vers qu’il reprenait toujours à pied, un mégaphone ou un micro au poing. C’était donc un personnage incontournable de notre petit microcosme, une sorte d’imposteur de la pensée politique, un vulgaire colporteur d’idées reçues et éculées.

Il était pourtant si réputé que des associations n’hésitaient pas à recourir à ses services pour animer des manifestations qui n’avaient rien de revendicatives. La force de son verbe attirait davantage le chaland que l’adhésion. Vide-greniers, brocantes, fêtes de village, réunions sportives, il était le porte-voix des réjouissances pourvu que celles-ci ne fussent pas sous le haut patronage du clergé. Il était certes la voix mais certainement pas la bannière. Il ne dérogeait jamais à cette règle de conduite.

C’est à l’une de ces occasions qui le faisaient larron que son existence bascula. Le loup blanc avait été contacté, chose extraordinaire par le Lion’s club. La zoologie se joue parfois des hommes, voilà bien une association contre nature. La requête pour surprenante qu’elle soit ne pouvait que toucher une corde sensible chez notre Beuglant : c’était à l’occasion du Téléthon et le militant n’en était pas moins un homme de cœur. Il accepta de tenir son rôle habituel pour que montent plus haut encore les promesses de dons défiscalisés. C’était là une entorse à ses convictions profondes qu’il avala sans broncher, du moins le crut-il, sous la coupe de quelques promesses champenoises.

Mais bien vite, en pleine soirée, alors qu’il attisait la foule pour que les dons affluent dans l’escarcelle des organisateurs, un chat se glissa dans sa gorge. C’est ainsi qu’on nomme habituellement l’enrouement mais cette fois, le matou avait tout d’un félin. Il avait déjà eu une alerte lors d’une fois précédente, lorsqu’il avait prêté son organe aux donneurs de voix. Son organe avait fait fausse route, il s’était égaré sur une voie de garage. Il avait mis quelque temps à s’en remettre. De douces pastilles au miel, des remèdes de grand-mère et la gouaille était à nouveau dans ses cordes.

Cette fois, ce fut une autre paire de manches. Il était totalement aphone. Un drame pour qui fait commerce ou usage démesuré de ses cordes vocales. Il dut abandonner à regret le micro, rentrant chez lui la mine défaite et le cœur en berne. Les jours passèrent, il demeurait totalement muet. Un supplice pour cet homme de parole que pas même un filet de voix pouvait lui permettre de chanter la mer et les poissons.

Il resta ainsi à se morfondre essayant les uns après les autres tous les traitements que l’industrie pharmaceutique ou l’herboristerie pouvaient lui proposer. Rien n’y faisait, il ne pouvait plus parler pour le plus grand repos de ses proches. Il dépérissait à vue d’œil quoique ce ne fut pas là qu’il avait mal. Il consulta le plus grand oto-rhino-laryngologiste que l’on puisse trouver dans la région après s’être fait longtemps tirer l’oreille, acceptant à contre-cœur de confier sa douleur à cet ennemi de classe. Entre-eux, le courant ne passa pas, l’homme de science se montra impuissant à remettre Le Beuglant sur la voie de la guérison.

Les mois passèrent. Il restait sourd à l’espoir ! Il aurait donné sa langue au chat pour émettre un son. Il en était réduit à écrire pour se faire entendre, à exploiter les merveilles de la technologie grâce à la synthèse vocale. Hélas, dyslexique notoire, ses propos se perdaient dans les méandres d’une graphie fantaisiste. Sa pensée dénaturée perdait toute pertinence. L’agitateur ne consonnerait plus deux fois, ses voyelles s’étant faites la belle.

Il se cognait la tête contre les murs, ne sachant plus à quel saint se vouer pour retrouver un peu de volume. Pendant ce temps, il faut bien le reconnaître, la cité vécut une période d'accalmie. Plus personne pour prendre le relais, semer le trouble et la contestation dans les rues de la ville. La ligne politique avait été coupée, les sans voix n’avaient pas remplacé leur porte-parole.

Quand le miracle eut lieu. Féru d’histoire, notre homme découvrit dans les archives que Marie Antoinette avait fait venir au Trianon un jeune sourcier : Barthélémy Bléton qui aurait mis à jour une source miraculeuse d’eau ferrugineuse. En 1793, un rapport de la Société royale de médecine souligne la très grande qualité de cette source, dont les vertus médicales seraient les suivantes : "Guérison des maux d'estomac et du larynx, des extinctions de voix, des névralgies et affections nerveuses, des gastrites ou encore de l'excès d'embonpoint..."

Le Beuglant tout libre penseur qu’il puisse être, mangeur de curés et pourfendeur de superstitions se mit en quête de l’eau qui guérit. Il parvint grâce à ses accointances avec le syndicat mixte de la régie des grandes eaux de Versailles à se procurer un flacon de l’eau miraculeuse. Il en but en prenant grand soin de la couper d’une liqueur anisée coupée de grenadine pour que sa boisson ait une couleur acceptable. Le miracle eut lieu…

Mécréant notoire, Le Beuglant n’alla pas clamer sur tous les toits l’origine de sa guérison. Il se garda d’autant plus de le faire qu’à l'instar de la fontaine de Versailles, c’est désormais un mince filet de voix qui sortait de sa gorge. Adieu les meetings et les défilés, il ne pouvait se faire entendre que par ceux qui tendaient l’oreille. Cependant, il avait retrouvé son plus cher moyen d’expression, il s’en contentait largement après un si long sevrage.

Petit à petit, le bruit courut dans la région que Le Beuglant n’en ferait définitivement plus. La nouvelle se propagea de bouche en bon état en oreilles fines. Chacun voulait entendre celui qui autrefois cassait les oreilles de ses contemporains. Il eut de jour en jour un auditoire toujours plus nombreux. Les gens se pressaient pour lui tendre une oreille attentive.

Le Beuglant jouissait soudainement d’un auditoire sans cesse plus nombreux. Il tint des conférences murmurées, de discrètes réunions qui eurent un tel retentissement qu’elles firent grand bruit dans le pays. Ses idées firent leur chemin depuis qu’elles étaient susurrées. Il devint un gourou, le porte-parole des sans voix. Il fut écouté alors qu’on pouvait tout juste l’entendre. Petit à petit, ses propos se répandirent dans tout le pays. Il finit par se présenter aux élections présidentielles pour lesquelles il recueillit une large majorité de voix.

Nommé Président de la République, il fit alors des discours si ténus qu’il fallait faire des efforts pour les écouter. Curieusement c’est ainsi qu’il se fit entendre tout d’abord, comprendre ensuite. De son mince filet de voix, il entraîna derrière lui un vaste mouvement de sympathie afin de transformer en profondeur la nation. Il fit taire ses opposants sans jamais élever la voix. Il en fut définitivement terminé des algarades sur les plateaux de télévision ou bien à l’assemblée nationale. Murmurer à l’oreille des citoyens s’avéra soudainement bien plus utile que de les assommer de poncifs et de paroles creuses. Même la langue de bois de nos chers énarques se fit marqueterie.

Son ascension au sommet de l’état fit grand bruit et chacun retint cette morale : « Rien ne sert de beugler, il suffit de faire faire entendre, fut-ce avec un filet de voix ». De cette histoire, chacun pourra faire ses choux gras pourvu qu’il la transmette oralement et discrètement au coin d’un feu de bois.

Murmurement sien.

crieur-1

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.