Itinérance mémorielle la fleur au fusil !

Cas de conscience.

Comment raviver la flamme sans se brûler les doigts ?

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Il était une fois un jeune homme bien fait de sa personne, résolument moderne, avenant et souriant qui se trouva confronté à un redoutable cas de conscience. On lui réclamait à corps et à cris de célébrer le centenaire d’une guerre sale et meurtrière. La chose semblait totalement échapper à ce qu’on nomme aujourd’hui avec emphase et prétention : son logiciel personnel. La formule est d’autant plus malheureuse qu’en ce qui concerne notre homme, un virus s’était introduit dans le fameux logiciel tandis qu’une Hélène de Troie s’y était installée depuis fort longtemps, jouant le rôle du célèbre cheval en bois...

Non que notre personnage fut un pacifiste convaincu, il ne détestait pas au demeurant vendre des armes à des nations douteuses, mais parce qu’il ne voulait pas offenser une chancelière chancelante, une dame de fer avec un cœur de pierre. Lui qui était tout au contraire un petit bleuet de l’année, un gentil poète, un coquelicot à la bouche tout autant qu’un grand philosophe, il repoussait l’idée de présider un défilé militaire. Tous ces hommes armés, casqués, musclés risquaient de lui tourner la tête, il n’aurait pas résisté au plaisir de se mêler à eux pour quelques selfies mémorables. Non vraiment, il devait se défiler pour éviter le ridicule de la chose. Son Hélène d’ailleurs lui recommandait chaudement de prendre ce parti.

Il eut pourtant quelques réticences quand un de ses conseillers intimes, lui souffla dans l’oreille qu’il y aurait dans le lot des légionnaires, de ceux qui sentaient bon le sable chaud tout en marchant d’un pas majestueux de nature à le remettre en marche. L’exotisme ayant toujours attiré notre gentil garçon, il faillit pencher en faveur d’une célébration avec la seule légion quand un autre conseiller lui glissa que les poilus n’étaient pas tous issus de ce corps d’élite.

Le coup porta immédiatement. L’important de s’exclamer : « Des poilus quelle horreur ! Moi qui n'aime que les corps glabres même si je ne déteste pas une belle barbe parfois ... » Le ministre des armées eut beau lui expliquer que c’était ainsi qu’on désignait ces pauvres bougres envoyés à l’abattoir, il ne voulait plus rien entendre. Il se conforta même dans son refus en prétextant que puisqu’il avait été question d’abattoir, il convenait de ne pas se mettre à dos L421, cette redoutable association.

Il fallait se résoudre à ne pas avoir de défilé. Ce que le Prince veut, il l’obtient toujours dans cette curieuse République qui confie à un seul sa destinée. On se désolait dans le pays de ne pas profiter du merveilleux spectacle du défilé de nos armées même si, depuis la disparition de Léon Zitrone, le plaisir était moindre. Cependant, il convenait de respecter au minimum quelques gestes symboliques qui pouvaient permettre de sauver la face.

Un proche du Freluquet lui proposa de raviver la flamme du soldat inconnu. Cela se fait depuis si longtemps que les français ne comprendraient pas que vous renonciez à ce moment fort un ce jour du onze novembre. L’autre de se butter, affirmant tout de go qu’il voulait éviter un retour de flamme sur ces Champs Élysées aux courants d’air réputés. Le conseilleur eut beau lui répondre qu’on ne fait pas de politique sans se brûler parfois les doigts, borné et obtus, notre garçon ne voulait rien entendre.

Un autre lui demanda de se contenter de quelques remises de médailles sous l’Arc de Triomphe. Ce fut pire encore ! Le Président de s’élever contre cette suggestion. L’idée même d’un Arc troublait son esprit, sachant ce qu’il convient de faire pour décocher son trait. Quant au Triomphe, il savait qu’il ne l’avait pas modeste et en cette période de forte turbulence, il convenait de faire profil bas. Devant de tels arguments, l’idée ne pouvait qu’être repoussée elle aussi.

Nous en étions là des interrogations pour ce centenaire problématique quand l’idée lui vint de se rendre aux chemins des dames. Voilà une promenade qui allait redorer son blason et surtout faire taire les vilaines supputations à son propos. Que le Président préfère les dames aux Poilus, il n’y avait rien de mieux pour remonter sa cote de popularité, mise à mâle si j’ose dire, par une triste affaire de garde du corps.

C’est ainsi que fut organisé un rapide voyage en jet privé sur le théâtre des opérations. La politique est affaire de symboles, il convient de respecter le choix de nos représentants. Nous avons beau être le peuple souverain, notre opinion n’est jamais prise en compte. Les Poilus n’étaient plus là pour protester dans une nation qui, sans mémoire, se gouverne aisément.

Commémorativement sien.

Soutenant soudainement le mouvement du 17 novembre, notre bonhomme, grand amateur du pied de nez, bloque Paris en compagnie de soixante dix-sept de ses pareils, tous vêtus d’un gilet jaune. Pas moins de 10 000 policiers sont mobilisés, un jour d’armistice, pour les aider dans cette belle entreprise.

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