Le nez à la fenêtre …

Le ciel pour témoin.

La vie par procuration

 

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Bientôt, on ne dira plus : « Mettre le nez à la fenêtre ! » ni encore moins dehors, pour découvrir par soi-même le temps qu'il fait. Nous disposons désormais d'une armée de supplétifs des services météorologiques qui passent leur temps à filmer les variations du temps qu'il fait avec le désir pour chacun d'être le premier à transmettre l'information. L'écran suffit désormais pour apprendre que le vent souffle fort, que la pluie tombe drue, que la neige couvre la nature de son blanc manteau.

Non seulement nous l'apprenons avant d'ouvrir nos volets ce qui interpelle sur le sens exact de ce Windows qui prétend nous éclairer mais plus encore, cette avalanche de vidéos exprimant ce qui se passe de l'autre côté de nos murs protecteurs, contribue largement au dérèglement climatique. Les serveurs voient soudain affluer des masses de données qui plombent bien plus les disques durs que l'atmosphère.

Tout avait commencé par l'importance déraisonnable de la petite virgule « Météorologique » au début ou à la fin des journaux télévisées. Plus les gens vivent à l'écart de la nature, plus ils ont besoin de découvrir le temps qu'il fera avec quelques heures d'avance sur la réalité. Un mystère insondable pour votre serviteur qui, mauvais citoyen par excellence, déteste par-dessus tout palabrer de la pluie et du beau temps avec ses semblables.

J'ai toujours pensé que nous avions bien mieux à dire que de décliner à loisir les tracas, désagréments ou calamités que nous réservent les tourments du temps. C'est devenu une telle obsession qu'en toute logique, les exégètes de la météo locale ont pris le parti de se transformer en correspondant de guerre ou simplement en envoyés spécieux, dès que le ciel se déchire.

La neige dispose en ce domaine d'une préférence absolue. À elle seule, elle mobilise tous les opérateurs amateurs, les petits rapporteurs des rigueurs de l'heure. Sous les flocons, ils avançaient à l'aveuglette, la main tendue pour tenir leur témoin numérique. D'autres, mieux équipés sans doute et cherchant à voir plus loin que le bout de leur nez, tenaient l'appareil au bout d'une perche

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J'ai craint, en les voyant marcher ainsi au bord du canal ou de la Loire qu'il y en ait quelques-uns qui découvrent non pas sur leur si précieux écran mais par l'expérience personnelle et glaçante, la température de l'eau ou la profondeur de la neige. Véritables kamikazes des précipitations, ils sont prêts à mettre en danger leur existence pour annoncer à leurs amis ce qui se passe sous leurs fenêtres.

Faut-il n'avoir rien d'autre à faire pour exister que de se ruer ainsi dans cette pratique énergivore d'autant plus absurde que le chauffage des foyers devrait alors être la priorité pour les fournisseurs d'énergie ? Étonnante société où l'esprit moutonnier provoque systématiquement la ruée vers les comportements les plus absurdes et les plus gourmands en électricité.

Le ciel m'est témoin, il est bien plus agréable de profiter pleinement du spectacle sans s'encombrer de le vivre par ricochet à travers son œilleton. Il est encore plus plaisant de sortir et de ressentir la pluie, le vent ou la neige vous cingler le visage. Les progrès techniques de ces merveilleux petits appareils, prodiges de technologie, ne permettent pas encore de transmettre le ressenti physique, la réalité des éléments.

Vous devriez prendre garde à ne pas vous contenter de vivre par procuration par le truchement d'écrans aussi plats que dérisoires. Vous devriez plus encore réfléchir un peu avant que de vous lancer, portable au poing, dans un reportage absurde, superfétatoire et parfaitement ridicule. Si vous vous voyiez quand vous filmez, vous en perdriez bien vite l'envie !

Précipitamment vôtre

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