Au premier temps de la valse.

Une histoire qui fait tourner les têtes

Les effets sournois du confinement

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Au premier temps de la valse, Aharon, dansait à en perdre la tête. Profitant du plaisir de ce récit, il prit l’expression au pied de la lettre, ce qui pour un professeur de danse est la moindre des choses. L’air était doux, non pas celui de la musique qui trotte dans les esprits, mais celui qui alimente la plupart de nos conversations. Nous sortions d’un hiver qui avait été rude pour enfin humer la douceur du renouveau …

Tout maître de ballet qu’il était, l’homme se désolait pour un motif qui vous semblerait bien futile si vous n’étiez passés, tout comme lui, expert dans l’art de prendre les vessies pour des lampes à huile. Lui qui s’était toujours distingué par son goût immodéré pour l’astrologie, il eut adoré que sa passion et sa profession puissent coïncider par le truchement de sa danse préférée : la valse. Hélas, il pouvait bien tourner le problème de droite à gauche ou bien inversement, tous les sens en éveil, il ne parviendrait jamais à imposer quatre temps à celle qui se manifestait le plus souvent par trois, exceptionnellement avec cinq, huit et onze temps tandis que monsieur Brel, lui en imaginait mille dans une frénésie sans pareille. Si ce propos liminaire vous semble dénoué de logique, il mérite cependant quelques éclaircissements par un retour en arrière. Remontons le cours du temps et d’une mémoire que je pensais avoir perdue, si vous le voulez bien.

Tout avait commencé pour ce brave homme, ce fameux jour de printemps où un élève curieux de tout ce qui échappait précisément au monde de la danse lui demanda l’origine du mot Printemps. Son cours se déroulait précisément un 20 mars, veille de l’équinoxe, un détail qui à lui seul justifie la question et permet d’envisager sereinement la suite de cette anecdote. Le danseur en herbe déclencha ce jour-là une véritable révolution dans l’esprit du professeur d’entrechats, d’arabesques et autres figures virevoltantes. La folie guette, sournoise et insidieuse, elle surgit à l’improviste au détour d’un choc, d’un traumatisme ou d’une question saugrenue. Comme tous les ingrédients étaient réunis, il en fut ainsi pour ce premier temps qui n’en supposait pas quatre.

Le docte professeur aux pieds légers avait justement saisi la question au bond pour évoquer ce premier temps : « prima vera » qui allait lui jouer un tour de cochon. Le curieux s’enquit des autres phases puisqu’un premier suppose toujours d’autres temps à sa suite. C’est ainsi que notre homme se mit à danser autour de son insistant tourmenteur, prétextant sa profession pour se mettre ainsi en orbite sur des pas de cette valse qui trouve ses racines et son étymologie germaine dans le Cercle. Il dut admettre que la parabole était plus conforme à la réalité du mouvement de la Terre autour du soleil. Il évoqua ainsi à la manière d’un Vivaldi les quatre saisons dans une folle farandole qui laissa son élève dans l’expectative et faut-il le préciser, la plus totale incompréhension

La remarque fatale ne tarda pas à venir : « Maître, pourquoi diantre ces trois pas alors qu’il y a quatre saisons ! ». Le danseur étourdi de rotations folles tout autant que saoulé de paroles, eut comme un temps mort, un pas en suspens avant que de sombrer dans un vide sidéral à moins que ce ne fut un trou noir. Il chut alors qu’il venait de boucler une énième année solaire. Il vit des étoiles, il venait de rompre avec la réalité, sa raison se plaçant dès cet instant dans les arcanes d’une pensée totalement troublée. L’élève comprit qu’il venait de perdre son maître de ballet, ce printemps débutait sous de forts mauvais auspices. Il pensa s’en aller sous d’autres cieux, découvrir la biguine, danse à quatre temps venue de la Martinique mais l’enchaînement des évènements qui venaient juste de débuter par sa faute, rendit impossible son projet.

Ce jeune homme, impuissant à enrayer la mécanique qu’il venait de provoquer voulut tout naturellement se soucier de celui qui venait de tomber dans les abysses de la déraison. Aharon tournait en rond, la belle affaire me direz-vous. Rien n’est plus normal quand on enseigne les danses de salon, de parquet ou du patrimoine. Sa palette jusqu’alors avait été vaste, il passait d’un genre à l’autre, du couple à la chenille, de la bourrée à quatre à la complexité savante des cercles et des marches lorsque les partenaires s’échangent sans soucis des gestes barrières. Cependant, il le faisait seul, à la manière d’un derviche tourneur ou d’un novice sans fin, entraîné dans un mouvement de plus en plus ample, rapide et frénétique. Aharon psalmodiait des phrases ou bien des prières incompréhensibles, composées de mots qui échappaient aux lexiques connus parmi les langues vivantes les plus usitées.

Plus il tournait, plus dans l’école de danse professeurs et élèves s’inquiétaient pour lui. Celui qui avait tout déclenché, impuissant était allé quérir tous ceux qui étaient en d’autres cours à ce moment-là. Les plus jeunes tentèrent de l’arrêter, les collègues du pivoteur cherchèrent à se saisir de lui. Pourtant aucun ne put véritablement s’approcher de celui qui se muait en toupie vivante ou en foret vivant. Ceux qui venaient à sa rencontre, ne parvenaient pas à entrer dans sa sphère d’évolution, comme si elle constituait une bulle infranchissable. Aharon tournait et nul ne parvenait à entraver ce mouvement diabolique.

Dans la salle, la stupeur avait supplanté rapidement l’ironie initiale. Il se passait tant de choses étonnantes que les premiers sourires s’étaient vite estompés devant la gravité du moment. Non seulement il apparaissait clairement qu’Aharon avait perdu la tête mais sa rotation prenait désormais une tournure particulièrement inquiétante, bouleversant l’ordre communément établi dans cette docte académie. Plus il virevoltait plus les témoins perdaient contenance, se sentant incapables de mettre un terme à un phénomène qui n’était pas sans conséquence, une sorte de mouvement d’aile d’un papillon prenant un malin plaisir à semer le vent pour récolter une tempête. Non seulement l’homme qui tournait avait perdu pied avec le réel mais eux-aussi se trouvaient confrontés à des phénomènes qui échappaient à la rationalité tout comme à l’analyse la plus élémentaire.

Des signes extérieurs vinrent corroborer le trouble naissant. La salle de danse ouvrait par de grandes baies vitrées sur un parc agréable, planté d’arbres vénérables dressés autour d’un petit étang sur lequel batifolaient canards, cygnes, oies et poules d’eau. Plus l’homme tournait plus les cimes des arbres se balançaient elles aussi, semblant se mettre au rythme du danseur à moins qu’elles ne désirent lui battre la cadence. Les palmipèdes ne tardèrent pas à fuir à tire d’ailes l’endroit en un vol collectif qui s’accompagna de cris perçants et glaçants. Puis le silence se fit et en dépit de cette heure de milieu d’après-midi, le ciel s’obscurcit avant que les ténèbres ne tombent bien avant la ligne médiane de partage du jour et de la nuit.

Les participants à cette scène onirique s’interrogèrent du regard, surpris de cette réfraction de la chronologie qui les avaient pris au dépourvu. Les uns consultèrent leurs montres à cadran numérique, les plus nombreux vérifièrent l’heure sur leur portable et quelques vieux professeurs restés fidèles aux aiguilles constatèrent comme tous les autres que le temps s’était emballé sans qu’ils s’en rendent véritablement compte. Tandis d’Aharon tournait sur lui-même, la journée s’était écoulée bien plus vite qu’ils ne l’auraient supposé … Auraient-ils subi un phénomène d’hypnose collective en regardant ahuris cet homme pivoté sur lui-même comme un damné cherchant à percer les secrets de l’Enfer ? La question méritait d’être posée. Des indices cependant contredisaient cette observation, pourtant indubitable : les parents qui habituellement venaient chercher leurs rejetons, ne s’étaient pas présentés aux heures habituelles et le carillon du clocher voisin ne s’était pas manifesté.

Le temps s’était contracté pour la seule académie de danse et son écrin naturel. Un professeur eut l’idée de regarder un téléviseur qui, relié encore à une vieille antenne à râteau, semblait indifférent à la chronologie factice de l’endroit. Ailleurs, loin de l’axe de rotation du danseur, la journée avait poursuivi son cheminement ordinaire. Il était un peu plus de seize heures, pour ce qu’on pouvait en savoir au travers d’une retransmission sportive en direct, il ne faisait pas nuit, le temps était au beau fixe, les rues étaient pleines de gens qui, tout en regardant passer les coureurs cyclistes profitaient de ces premières heures d’un printemps qui s’annonçait bien. Ici, la nuit, plus loin dans le pays le jour, les images l’attestaient. Quelle explication rationnelle pouvait justifier cette anomalie ?

Des témoins voulurent fuir ce cauchemar. Ils n’en eurent pas la possibilité. Les portes non seulement étaient closes mais totalement bloquées. Entrer ou sortir de ce piège était rigoureusement impossible. Ils étaient dans un traquenard, une insondable fracture temporelle qui les avait surpris entre deux pas de danse. Les merveilleux petits objets de communication qui sont dans toutes les poches désormais indiquaient une heure fantaisiste et se refusaient à tout appel sur l’extérieur. Quel qu’en soit l’opérateur, la liaison était impossible. Ils étaient coupés du monde ordinaire. Il faut avouer que c’est surtout cette anomalie qui fit le plus de dégâts dans les jeunes esprits. Que la nature et l’horlogerie jouent une partition mystérieuse ne pouvait troubler les adolescents mais que leur prothèse communicante cesse de les relier aux autres et c’est la plus effroyable tragédie qui soit, un cataclysme sans pareil !

Pendant qu’ils étaient tous à se désoler, se lamenter, pleurer ou bien se réfugier dans un état de choc, Aharon continuait sa danse infernale, celle d’un pivot désaxant la chronologie ordinaire tandis qu’un autre jour se leva à une vitesse inhabituelle dans le parc. La journée passa comme un songe, sous un soleil de plomb, une chaleur intenable dans cet espace déjà en ébullition. La température atteignit des records tandis que dehors, l’herbe du parc avait jauni à vue d’œil. Ils n’eurent pas le temps de se sentir mal, la nuit revenue leur accorda un peu de répit. Sur la télévision, ultime témoin de la vie réelle, il n’était que seize heures quinze et les cyclistes eux aussi continuaient à tourner en rond autour d’un anneau urbain.

Le cycle et le danseur ne s’arrêtèrent pas là. La nuit passa en un instant qui à l’intérieur de leur prison parut interminable. L’angoisse avait fait place au désespoir. Les uns étaient prostrés, d’autres hébétés, certains demeuraient assis dans un coin, les yeux vides et la tête dans les mains. Quelques-uns, tout au contraire, se trouvaient dans une agitation totalement désordonnée, allant en tous sens, faisant les cents pas en se fracassant parfois contre les portes et les fenêtres de leur prison. Les carreaux ne pouvaient être brisés, les portes défoncées. Ils se trouvaient pris dans une nasse temporelle et physique, un piège ou un cloaque. Il y avait là un mystère absolu.

Le jour suivant, la chaleur cessa soudainement. Les arbres jaunirent, perdirent leurs feuilles. La pluie tomba en abondance tandis qu’Aharon ne cessait de chanter durant ses rotations insensées. Le fatalisme avait gagné les troupes, il n’y avait plus de velléité d’évasion. Sur tous les visages se lisaient la consternation, l’absence de volonté, une fatalité contre laquelle il n’est rien à faire. La nuit les trouva dans un état de dépression générale.

Puis ce fut le jour d’après, une journée glaçante et grise. La neige tomba en abondance dans le parc, l’étang se figea par les glaces. Nul oiseau ne survolait ce petit coin de terre. Dans leur geôle ils eurent si froid dans cette grande salle de danse au milieu de laquelle se trouvait Aharon qu’il leur fallut sortir de leur torpeur pour ne pas mourir de froid. Il se levèrent, se donnèrent la main pour avoir moins peur, se mirent en mouvement autour de la toupie humaine. C’est une jeune fille qui émit l’idée de tourner tous ensemble à rebours de la rotation du derviche tourneur, assez vite pour échapper à sa force de gravité. Les uns choisirent le sens chronologique tandis que le furieux tournait dans le sens trigonométrique.

Alors que la nuit tombait une nouvelle fois dans cet espace hors du monde, ils se lancèrent dans un rondeau endiablé. Ils chantaient, ils dansaient, ils tournaient, ils s’enivraient de cette danse de la vie. Le miracle eut lieu, Aharon fut comme aspiré par ce mouvement contraire, il cessa de psalmodier, ralentit sa course et finit par s’arrêter, les bras ballants, totalement épuisé, hors d’haleine. Les danseurs s’arrêtèrent dans l’instant. La grande horloge du clocher sonna cinq heures. Tout était revenu en ordre, des parents rentrèrent dans la pièce pour chercher leurs enfants.

Aucun des acteurs de cet épisode garda mémoire de l’aventure. Seuls votre serviteur, toujours prompt à saisir les anomalies de cette époque trouble et le questionneur, celui qui avait tout mis en branle par son interrogation conversèrent une trace fugace de ce qui venait de se passer sous leurs yeux. Je gardai longtemps secrète cet épisode qui n’eut pas manqué de mettre en doute ma parole. Jamais je n’en aurais fait part à quiconque si le jeune garçon d’alors n’avait dernièrement défrayé la chronique.

Lui seul, il est vrai avait tout compris, avait tout intégré et en tira des enseignements. Ce soir-là, avant de s’en aller, le gamin remercia chaleureusement Aharon. Celui-ci se trouvait si mal qu’il ne chercha pas à comprendre les curieux propos de ce gamin que je perçus moi aussi sans leur donner à ce moment-là, la moindre importance. Il lui avait dit : « Je viens grâce à vous de donner sens à mon existence. Je sais désormais quel sera mon but. Vous m’avez mis sur une voie céleste, je vous en serai éternellement reconnaissant ! ». Puis il s’en alla

Nous ne le revîmes plus dans notre académie de danse. Le gamin disparut des écrans radar de notre ville. Il était allé chercher plus loin son nouveau chemin de vie. Ce sont les journaux qui bien longtemps après ce jour si particulier qui évoquèrent son parcours brillant. Le gamin que nous avions côtoyé était devenu le plus grand spécialiste mondial des trous de ver, un des plus surprenants mystères de l’astrologie.

Ce jour-là, le printemps pouvait ouvrir le bal des saisons, le dérèglement climatique poursuivre sa partition si particulière, le jeune homme nous avait quitté en ayant en tête de se mettre en quête d’une nouvelle fenêtre temporelle. Devenu chercheur de haut vol, il avait découvert la manière de nous faire changer d’espace-temps. Interrogé par des journalistes, il resta évasif sur l’origine de sa démarche mais une anecdote réveilla en moi ce souvenir que je vous livre ici. Il raconta qu’il avait effectué ses recherches en écoutant toujours la même chanson qui tournait en boucle dans son laboratoire. On le poussa à en dire plus, il évoqua alors Jacques Brel et sa Valse à mille temps !

Soudain, tout fut clair dans mon esprit. Je retournais en enfance, revivant une fois encore ce curieux moment. Petit pied de nez de la mémoire et de la sérendipité : nous étions un 20 mars à 16 heures ; premier jour du printemps. Je me mis alors à tourner sur moi-même et depuis, personne n’a pu m’arrêter.

Tournicotement sien

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