La rapine pour exutoire.

Marie, Henri et Fleur d’Épine

 

L'histoire par la bande ...

 

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Elle s’appelait Marie et la gamine était née chez des gens de si peu qu’elle apprit bien vite à se débrouiller par elle-même pour gagner sa pitance. La drôlesse se fit rapidement experte dans l’art de vider les poches, couper les bourses des négociants, marchands et bourgeois en déplacement sur les quais du port d’Orléans qui en ce temps-là grouillaient d’une foule considérable et interlope.

Marie tant qu’elle était petite réussit fort bien dans la pratique, n’éveillant jamais la méfiance parmi ses futures victimes. Un sourire aimable, une pitrerie et le tour était joué, elle avait délesté un passant d’un bien qui venait de changer de main. Hélas, en grandissant, il ne fut pas si simple de tromper son monde. La demoiselle était belle, elle attirait autant le regard que les mains baladeuses.

Elle se dit qu’il y avait sans doute là opportunité à faire un négoce qui ne demandait guère d’effort et permettait encore de vider quelques bourses. La diablesse si elle s’y entendait dans cet aspect technique de toutes les façons que vous pouvez imaginer fut rapidement convaincue que faire de son cul boutique n’était ni de tout repos ni des plus agréables.

Elle chercha vite à trouver reconversion et c’est par l’entremise de son dernier client qu’elle parvint à changer de voie. Ce fut Henri qui non seulement sut lui donner grand plaisir là où jusqu’alors elle ne s’échinait que pour le seul appât du gain mais de plus qui se montra plus retors qu’elle. Le gaillard après avoir copieusement et fort habilement besogné la dame s’aperçut qu’elle profitait de son abandon final pour retirer un supplément dans sa bourse.

Sans ménagement, il lui administra une dérouillée magistrale qui eut laissé sur le carreau une femme fragile mais qui plus est, reprit ce qu’il avait payé pour le service qui avait été convenu entre eux. Marie au lieu de geindre ou de se confondre en excuses, déclara son désir de s’unir à ce drôle de lascar. Henri magnanime tout autant que merveilleusement satisfait d’une prestation qui au final ne lui avait rien coûté lui pardonna son larcin tout autant que sa turpitude passée.

Fut-ce l’intuition que ce duo ferait couple admirable tout autant que duo infernal, il la sortit de son bouge, ce bordeau indigne où elle œuvrait pour en faire sa compagne et sa complice. Ils se mirent en devoir de gagner leur vie par tous les expédients prévus dans le code du brigandage. Marie était tombée sur le prince de la maroufle, le roi de la rapine et du larcin.

Ils vécurent heureux, eurent un charmant garçon qui fut rapidement flanqué du sobriquet de Fleur d’Épines. Inutile de vous dire qu’il reçut éducation en rapport avec les valeurs de ses parents. Le gamin grandit avec en donnant toutes satisfactions à ses parents tant il les dépassait dans l’art de brigander les bourgeois. Doté des meilleurs modèles qui soient, formé dès son plus jeune âge, il excellait dans tous les secteurs du vol, de l’escroquerie et de la maraude.

La vie des brigands n’est malgré tout pas sans risque. Ce qui semblait improbable advint pourtant un soir de malchance. Marie et Henri furent pris la main dans le sac ou plus exactement dans la malle poste alors que la maréchaussée leur avait tendu piège et traquenard. Pris sur le fait, copieusement questionnés, soigneusement soumis à la question ils comprirent que la roue avait tourné pour eux lorsqu’ils périrent sur celle-ci. C’est François 1er qui avait exigé que les bandits de grands chemins meurent ainsi dans un louable souci de pédagogie.

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Fleur d’Épines en fut un temps fort chagrin puis finit par se convaincre que ses géniteurs avaient eu là une sortie de scène digne de leur renommée et de leurs mérites. Il éprouva de la fierté tout autant qu’une certaine réticence à poursuivre sur les traces de ses parents. Non pas que la double sentence eut un quelconque effet dissuasif sur lui, seuls les législateurs peuvent penser pareille ânerie, mais il comprit qu’il lui fallait changer de mode opératoire.

Sa mère qui ne lui avait rien caché de son parcours, lui avait avoué qu’elle avait battu le pavé avant de que d’y rejoindre son époux pour une toute autre activité. C’était donc un signe pour Fleur d’Épines, la terre ferme avait cessé de porter chance aux siens, il devait changer radicalement de domaine de nuisance. Il en était là de son diagnostic quand le hasard voulut qu’à ses côtés un trimard par oisiveté et ennui lança un pavé dans la Loire.

Le bruit le tira de ses macérations intellectuelles. Il s’écria : « Diantre mais c’est bien sûr ! » Pour ceux qui l’ignoreraient ce diantre fait référence au diable, seul personnage mythologique qui trouvait grâce aux yeux de cette belle canaille. Comme le bonhomme n’était pas ingrat, il proposa immédiatement à celui qui lui avait mis la puce à l’oreille de se joindre à lui pour une grande et belle épopée lucrative.

Le trimard fut bientôt rejoint par un saltimbanque en mal de public et sans doute de talent, un colporteur souffrant du dos, un mendiant lassé de faire la manche, un rouleur qui rêvait de rouler sa bosse ailleurs et un déserteur de l’armée du roi. Une bande de 7 malfrats de la pire espèce venait de se constituer. Fleur d’Épines, voulant s’assurer de la totale fidélité de sa nouvelle troupe et en mémoire de sa regrettée génitrice alla dévergonder six demoiselles faisant jusque-là commerce de leurs charmes aux dames de bon secours, un bordel huppé de la rue de Recouvrance.

Ils étaient 13, nombre idéal quand on est chargé de mauvaises intentions et dans ce domaine , Fleur d’Épines n’était ni avare ni en manque d’inspiration. À ceux qui s’étonneraient que le chef ne se fut pas choisi lui aussi compagne pour son contentement c’est ignorer l’esprit de ce personnage qui chaque nuit donnait un tour de garde à l’un de ses compagnons tout en se chargeant de désennuyer sa camarade de jeu.

Lorsqu’il les réunit tous pour exposer son plan, il n’y eut pas besoin de longs palabres pour obtenir l’adhésion de tous. Le garçon était pourvu d’un formidable pouvoir de persuasion renforcé par un crochet du droit dévastateur de nature à toujours avoir le dernier mot. Ils allaient innover, devenir les premiers pirates de Loire en attaquant les chargements les plus riches ou les coches d’eau transportant de nobles passagers fortunés.

Le plus délicat fut de trouver repère idéal pour mener à bien cette nouvelle activité. La Loire du côté d’Orléans n’étant ni assez large ni assez tourmentée pour permettre cachette ou traquenard. Fleur d’Épines avait beaucoup interrogé les mariniers, adeptes assidus des tavernes, toujours prompts à dévoiler des secrets contre quelques chopines. Il avait jeté son dévolu entre Anetz et Ancenis sur l’île de Kerguelen dont le nom déjà fleurait les embruns et le mystère. Là, la marée se faisait un peu sentir, la largeur de la rivière et les bras autour de la grande île permettaient de surgir à l’improviste et de fondre sur un bateau pourvu qu’il fût seul.

Le plan fonctionna à merveille les premiers temps. La bande avait fabriqué une allège munie de dix dames de nage pour accueillir dix rameurs et prendre ainsi de vitesse les proies, quelle que soient leur taille et leur mode de déplacement. Un pilote tenait un gouvernail tandis que les deux derniers membres de la troupe étaient armés jusqu’aux dents pour aller à l’abordage en premier avec grappins et échelles de corde.

Il n’y eut jamais grosse résistance sur les navires assaillis. L’habitude n’était pas prise de se faire ainsi attaquer sur la Loire. Les malheureux n’avaient d’ailleurs plus jamais l’occasion de raconter leur mésaventure, allant nourrir prestement les poissons. Le butin amassé, le bateau était rapidement déchiré pour fournir du bois de chauffage aux habitants voisins. C’est ainsi qu’avec quelques avantages induits, ceux-ci gardèrent un silence largement acquis par un chantage sans équivoque.

Cela dura deux belles années jusqu’à ce que la troupe tombe à son tour sur un piège tendu par les dragons. Un bateau avait été annoncé dans tout le pays, transportant un seigneur d’importance pour rejoindre Nantes afin de porter de l’argent aux insurgés américains. Fleur d’Épines et les siens tombèrent dans le traquenard comme des bleus. Un comité d’accueil inhabituel surgit au moment de l’attaque et promptement mit toute la troupe aux fers.

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Il y eut peu de temps après une formidable animation sur le port d’Ancenis. Pour distraire le chaland, on exposa au pilori la bande des Pirates de Loire. Ce fut belle et grande occasion d’agonir d’injures et d’humiliation des criminels dont nombreux étaient parmi leurs tourmenteurs, ceux qui avaient bénéficié de leurs largesses. Ainsi sont constitués les humains qui aiment à pencher du côté du bâton.

Puis, pour leur rappeler aimablement leur amour de la navigation la bande fut condamnée aux galères à perpétuité. Les femmes voyant cette peine commuée en un placement de force dans une maison religieuse, elles firent le grand écart entre le bordel et le couvent. Les hommes à l’exception du meneur connurent les joies de la rame et démontrèrent un temps qu’ils étaient passés experts en la matière. Puis après une ordonnance signée par Louis XV le 27 septembre 1748, ils échappèrent à leur peine pour aller peupler le nouveau monde. On perdit leur trace à tout jamais.

Quant à Fleur d’Épines, la justice résolut pour lui à l’aube de son ultime jour sur terre, d’honorer l’adage tel père tel fils. Il tâta de la roue ignorant sans doute que moins de cent ans plus tard, avec deux roues, on ne ferait plus martyre épouvantable mais moyen de locomotion pour se mouvoir sur la Loire. En attendant et pour conclure cette lamentable histoire rappelons l’effroi et l’horreur que représentaient les tortures en cette époque pas si éloignée de nous pour tous les nostalgiques de la peine capitale :

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« Les coupables seront punis en la manière qui s'ensuit : c'est à savoir, les deux bras leur seront brisés et rompus en deux endroits, tant haut que bas, avec les reins, jambes et cuisses et mis sur une roue haute plantée et élevée, le visage contre le ciel, où ils demeureront vivants pour y faire pénitence tant et si longuement qu'il plaira à notre Seigneur de les y laisser, et morts jusqu'à ce qu'il soit ordonné par justice afin de donner crainte, terreur et exemple à tous autres »

Pastichement leur

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