Coup de folie sur la Capitainerie

Vent de Travers.

 Cœur de Loire

 

 

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La Capitainerie de Meung sur Loire est une bulle de détente et de plaisir installée non loin du buste de l’ami Gaston Couté qui n’aurait pas renié un tel voisinage. D’ailleurs, c’est pour honorer son illustre devancier que Denis, l’un des acteurs de cette guinguette délicieuse entonne à sa manière une chanson de cet artiste maudit.

La Loire a ici des allures de contes de fée. Un château magnifique aux caves qui ont enfermé bien des secrets et un poète qui ne put en sortir que par l’entremise du roi lui-même. L’esprit de François Villon se mêle à la verve poétique de Jehan de Meung l’autre enfant du pays. Une soirée contée en ce lieu ne pouvait se dérouler sans que ces trois auteurs ne fussent mis à l’honneur. Ce n’est pas parce que l’été se prélasse qu’il faut renoncer à proposer de la culture à des gens attablés.

Le vent qui se levait en risées virulentes, l’orage qui menaçait assombrissait le ciel tandis que les lumières de Loire donnaient à ce décor un aspect fantomatique, il n’y avait pas plus bel environnement pour déclamer ces magnifiques auteurs. Présente pour la soirée, madame La Maire de Meung devait goûter cette promotion pour la culture locale. Le Bonimenteur se fit diseur de poésie :

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Ballade des pendus

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

François Villon

 

 

Non, richesse ne rend pas riche
Celui qui la place en trésors.
Car seul le contentement
Fait vivre l’homme richement.
Car tel n’a pas vaillant deux miches
Qui est plus à l’aise et plus riche
Que tel avec cent muids de froment.
Je te puis bien dire comment.
Et, il est vrai, à quiconque en déplaise
Nul marchand ne vit à l’aise ;
Car son cœur, a mis en telle guerre
Qu’il brûle toujours d’acquérir plus :
Et il n’aura jamais assez de biens
S’il craint de perdre ceux qu’il détient,
Et court après ce qui lui manque,
Et qui jamais ne sera sien.

 

Jehan de Meung

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Tandis que son collègue bateleur et troubadour chantait pour la première fois, un texte de Gaston Couté. L’improvisation étant comme vous pouvez le constater son domaine de prédilection.

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LA DERNIERE BOUTEILLE

Les gas ! apportez la darniér' bouteille
Qui nous rest' du vin que j'faisions dans l'temps,
Varsez à grands flots la liqueur varmeille
Pour fêter ensembl' mes quat'er vingts ans...
Du vin coumm' c'ti-là, on n'en voit pus guère,
Les vign's d'aujord'hui dounn'nt que du varjus,
Approchez, les gas, remplissez mon verre,
J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus !

Ah ! j'en r'boirai pus ! c'est ben triste à dire
Pour un vieux pésan qu'a tant vu coumm' moué
Le vin des vendang's, en un clair sourire
Pisser du perssoué coumme l'ieau du touet ;
On aura bieau dire, on aura bieau faire,
Faura pus d'un jour pour rempli' nos fûts
De ce sang des vign's qui'rougit mon verre.
J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus !

A pesant, cheu nous, tout l'mond' gueul' misère,
On va-t-à la ville où l'on crév' la faim,
On vend poure ren le bien d'son grand-père
Et l'on brûl' ses vign's qui n'amén'nt pus d'vin ;
A l'av'nir le vin, le vrai jus d'la treille
Ça s'ra pour c'ti-là qu'aura des écus,
Moué que j'viens d'vider nout' dargnier' bouteille
J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus.

 

Est-ce l’effet de cette dernière bouteille mais la soirée pris alors une tournure surprenante. Toutes les feuilles s’envolèrent du lutrin du chanteur. Le programme établi quelques minutes auparavant ne serait pas suivi tandis que le vent de travers poussa le musicien à évoquer un souvenir personnel. Il venait de mettre le doigt dans l’engrenage. Plus personne ne tenait la barre, le bateau scénique allait au gré de la fantaisie et des circonstances tandis que les parasols s’envolaient eux-aussi.

Ce fut ensuite une forme de dialogue de sourd entre chansons et contes sans que le lien puisse être clairement établi. Les spectateurs paraissaient ne pas être troublés par ce joyeux foutoir de Loire, du moins pour les plus nombreux qui nous faisaient l’offrande de leur écoute bienveillante. Il est donc possible dans une guinguette d’écouter ceux qui viennent à vous sans autre prétention que de vous distraire. Puisse cette évidence, gagner d’autres publics beaucoup moins respectueux.

Le ciel se chargea alors de mille zébrures, accordant désormais aux deux saltimbanques une régie lumière céleste tandis que les précipitations, fidèles à la tradition locale, ayant choisi l’autre rive, leur permirent d’aller jusqu’au bout de ce qui leur tenait lieu de programme. Pour ajouter à la confusion ambiante, le chanteur interpréta à sa manière un conte de son camarade.

Pour démontrer à quel point la liberté d’interprétation est immense dans ce domaine, le Bonimenteur dit à son tour la même histoire ou plus exactement reprit la trame narrative qui était censée raconter la même chose. Chacun peut se rendre compte que les deux récits n’avaient strictement aucun rapport. Le souffle de l’inspiration ne les poussant pas tous deux dans le même sens.

La soirée prit fin dans l’obscurité. Qu’importe que les chansons et les contes se furent envolés, nos amis n’y voyaient goutte. Les mauvaises langues affirmeront alors qu’il y avait du vent dans les voiles, ce serait faire preuve d’une parfaite mauvaise foi. Quant à ceux qui veulent connaître aventure analogue, rendez-vous à la Capitainerie, tout y est toujours possible avec ce diable de Denis.

Un grand merci à Claire, Pauline et l’équipe de bénévoles de Cœur de Loire qui continuaient d’assurer l’intendance tandis que ces deux-là se la coulaient douce. Ainsi va la vie en bord de Loire, il y règne une douce folie propice à toutes les surprises.

Meungdunoisement vôtre

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 Photographies de

Jérôme Chevalier

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