Le rugby donne dans le trafic

La révélation.

En buvant le sirop Typhon

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Le sport et son langage fleuri nous imposent souvent un terme nouveau qui fait flores. La métaphore est à la fête d’autant plus aisément que ce n’est pas le jeu du quinze de France qui pousse à l’enthousiasme. Nous avons eu dans le passé des expressions hautes en couleur, chargées d’une culture agraire qui savait conserver les pieds dans la terre. C’était une époque Rugby cassoulet, un art de vivre en somme qui s’est estompé avec le professionnalisme.

Rappelez-vous le coup de pied de sansonnet, la cabane qui tombait sur le chien ou bien encore le cochon qui était dans le maïs. Rien n’était plus terrible que lorsque les mouches changeaient d’âne tandis que c’était à la fin de la foire qu’on comptait les bouses. La langue était verte, le flair aussi français que la truculence. Les commentateurs ne se faisaient pas alors comptables de statistiques aussi mièvres que castratrices ; sans prise de risque, le sport devient une science lancinante !

Désormais, les duettistes du micro se targuent d’une nouvelle formule, aussi vaseuse que le spectacle infligé aux derniers amateurs. « Le joueur revient dans le trafic ! » La formule atteste de la prédominance du discours technique, il est ici fait allusion à la circulation des joueurs autour de ce fameux référentiel rebondissant qui ne cesse de n’en faire qu’à sa tête. Mais plutôt que de traduire une réalité tristement sans surprise, le propos met le doigt sur un soupçon qui ne cesse de me tourmenter.

Mais de quel trafic est-il question ? J’avais jusqu’alors la naïveté de croire à la beauté de ce sport réservé aux déménageurs de piano. Les virtuoses ne se roulaient pas par terre au moindre petit choc, ils avaient le dos large et la robustesse ad-hoc. Le chichi n’était pas de mise sur un pré où le coq chantait même les deux pieds sur le tas de fumier.

Tout a changé, les costauds ne sont plus des poulets de grain. Les muscles saillants, ils sont nourris à autre chose d’où ce trafic qui m’éclaire d’autant plus que deux joueurs sont issus du milieu. Seraient-ce eux, les distributeurs, non pas du jeu mais de ce curieux produit dopant ? La chose se confirme hélas quand on apprend que nos quinze lascars usent de la cuillère et de la chandelle. Cette fois, il n’y a plus à douter, il y a belle et bien anguille sous roche.

La suite ne fait que confirmer la dérive. Les piliers de bar jouent de la mailloche pour assurer la sérénité des trafiquants. Certains s’accordent même une seconde ligne pour s’en mettre davantage dans les narines. Tous les débordements sont possibles tandis qu’un guetteur assure les arrières, prêt à mettre le feu en cas de problème.

Voilà la triste et sordide vérité. Vous pouvez continuer à regarder ce sport, mais faites-le désormais sans la moindre illusion. Vous assistez à la parodie de ce qui se passe dans nos banlieues. Le trafic nourrit son homme même s’il ne fait pas gagner nos couleurs. Les commentateurs sont certainement de mèche, d’ailleurs beaucoup sont issus du sérail. Ils continuent leur petit commerce en couvrant les agissements de leurs successeurs tout en proposant la marchandise dans les loges de nos tribunes VIP.

Maintenant que vous savez la vérité, vous comprendrez aisément pourquoi ce jeu n’est que de la poudre aux yeux. Éteignez donc le son, vous ne vous ferez pas complice de ces mauvais parleurs. Le Rugby mérite mieux que ce discours insipide certes à la hauteur des prestations actuelles. Mais que diable, il suffirait sans doute de changer la manière d’évoquer ce sport pour qu’enfin les prestations de nos joueurs redeviennent brillantes, chevaleresques, épiques, chatoyantes et magnifiques. Tout cela n’est qu’une affaire de vocabulaire et pas de trafic.

Lexicalement leur.

Le Sirop Typhon - Mai 1969 - Richard ANTHONY © Judicael Tartempion

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