Pouvoir, que ne fait-on pas par ta grâce !

La conjuration des arboriphobes.

Les petits potentats locaux

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Ce que je vais vous narrer ici ne peut naturellement pas se passer en France qui comme chacun sait à défaut de le constater, est une démocratie où ceux qui jouissent d’un pouvoir affirment sans rire que le peuple y est souverain. C’est sans doute pourquoi, immanquablement les mêmes se prennent pour des roitelets de pacotille. Prenons cependant le risque d’arpenter les berges de nos petits fiefs, des féodalités locales enkystées dans des pratiques sournoises et insidieuses. Nous devons néanmoins pardonner à ces modestes roitelets, s’ils agissent ainsi c’est que depuis trop longtemps nous n’avons eu de cesse de nous prosterner devant eux.

Quelque part dans la tribu Liger, la colère gronde dans le petit peuple. Un seigneur a décrété de laisser sa trace en son domaine, de marquer son territoire à la manière des chiens levant négligemment la patte. À défaut d’un glorieux jet d’urine coulant sur un arbre, l’homme a décidé contre vents et navrés de raser ceux-ci, qui sans doute lui faisaient de l’ombre. On ne peut lui en vouloir, il balayait ainsi près de deux cent années d’histoire locale, s’assurant ainsi un billet d’entrée dans la postérité sans mettre en action sa pauvre prostate. On doit s’incliner devant pareille science de la chose publique.

Malheureusement pour lui et ses semblables, il se trouve toujours quelques fâcheux pour venir critiquer et s’opposer à la volonté des puissants. Une habitude bien gauloise, ce qui avouons-le, tombait à pic car telle était le nom donné autrefois à cette rive faisant face à celle qu’on désigne par Berry. Nonobstant les vaines agitations de ces indélicats moucherons, l’important voulut se faire épauler par ses comparses, tous gens d’importance, membres de plusieurs sociétés plus ou moins secrètes pour lesquelles la solidarité n’est pas un vain mot pourvu qu’elle s’exprime au détriment du plus grand nombre.

Un voisin, parlementaire qui ne ferme jamais sa porte pour donner un coup de main à tout aussi roublard que lui, usa de son carnet d’adresses pour décourager un trompe la mort de venir importuner son ami. Un coup de téléphone ça ne mange pas de pain, quelques conseils savamment dosés auraient dû suffire à briser cette conspiration.

Hélas, son correspondant ne lui était en rien redevable, il repoussa la pression, jugeant bon d’informer ceux qui faisaient appel à son soutien tout autant qu’à sa notoriété, de la manœuvre délétère qui avait été hourdie par ces canailles. Naturellement l’absence de preuves tangibles n’autorise pas les indignés à faire savoir ce qu’un représentant du peuple commet en son nom. Un bonimenteur peut tourner la situation en sa faveur en se contentant de tourner autour du pot de miel.

D’autres coups tordus sont encore à signaler. Un artiste local a pris le fusain pour soutenir la bonne cause. Le bon Prince de lui faire comprendre que désormais il ne pourra plus jamais exposer sur le territoire qu’il tient d’une poigne de fer. Une menace dite sans témoin, une indignité de trop quand elle se pare d’une écharpe tricolore ! La belle conception de la démocratie que celle qui se goinfre de chantage et de menaces à peine voilées. Il faut se croire d’essence divine pour ainsi châtier celui qui pense de travers.

Ainsi tout à l’avenant. Institutions et corporations de baisser pavillon et ne rien dire pour ne pas heurter la sensibilité de celui qui dans le sens contraire userait de mesure coercitive. On se pince pour croire à la réalité d’un fonctionnement de type féodal. Il en est d’autres encore à son actif à moins qu’en la circonstance, il ne faille choisir l’adjectif PASSIF en majuscule.

C’est au petit matin, à l’heure des perquisitions policières ou des visites de l’huissier, que le brave potentat fit appel à une entreprise lointaine pour arracher en moins de quatre heures 31 platanes qui déplaisaient à cet immense ami de la nature. Un surcoût énorme, une technologie de pointe pour clouer le bec des dissidents et frapper vite et fort. Quand on dispose du pouvoir on fait ce qu’on veut, sans rendre de compte à qui que ce soit. C’est ainsi que ça se passe ici comme partout ailleurs et après vous vous étonnerez que le citoyen ne se sent plus impliqué dans les décisions de la cité.

L’eau continuera de couler sous le pont et la croix Saint Nicolas, le bel alignement de platanes ne sera plus que lointain souvenir, le Prince de la place pourra pérorer en son conseil municipal, il aura fait selon son bon plaisir. Tout est bien dans le meilleur des mondes et fort heureusement cette histoire n’est qu’une fiction sortie de mon esprit retors et maladif. J’ai bien pris soin cependant de ne citer personne, mes élucubrations pouvant se retourner contre son auteur tant ces gens sont procéduriers.

Féodalement sien.

Photographies de Aude Magliano

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