Le nerf de naguère.

Une autre société.

La communication du contact

 

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En dépit de toutes les injustices, inégalités, difficultés rencontrées autrefois, il y avait un ciment plus fort que les tourments de l’époque. Les gens vivaient avec la certitude d’appartenir à une communauté humaine, un lien fort qui pouvait se nouer autour d’une paroisse, d’une coopération, d’un groupe social. Au cœur de ce noyau, la solidarité n’était pas une vaine expression comme cette Fraternité de nos frontons, héritée d’une culture judéo-chrétienne qui oublie bien souvent de mettre en pratique ce nécessaire concept.

Le nerf de naguère, celui qui permettait d’affronter les crises, les guerres, les épidémies, les malheurs se nichait dans ce lien indéfectible qui unissait les membres de cette communauté. Il y avait bien sûr des larmes, des horreurs, des calamités, cette notion n’évite pas tous les désagréments qui surgissent dans une existence, mais il y avait toujours quelqu’un sur qui compter. Une épaule sur laquelle s’épancher, un bras pour s’y appuyer, une main qui se tend sans contre-partie.

Les humains, alors, qu’importe le régime politique auquel ils devaient obéissance et respect, se parlaient, non pas par le truchement d’un curieux appareil, non, la chose va vous sembler étrange, mais ils s’entretenaient les yeux dans les yeux en dépit de leurs différences d’âge, de condition, de statut. Point n’était besoin d’instance ou de truchement pour réaliser cette curieuse expérience : à tous propos si j’ose dire, ils dialoguaient sans même connaître le sens de ce verbe.

Que ce soit dans la rue, au travail, à la maison, lors de veillées, la parole était échangée dans le respect de l’autre, avec considération et sérieux. Elle s’habillait parfois des habits de la légende, du conte, de l’épopée, toujours pour transmettre et élever. C’était sans doute le ciment de ces communautés qui se serraient soudainement les coudes dans l’adversité.

 

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C’était un tout autre temps, celui des palabres et des discussions autour de la cheminée, bien loin des formes aseptisées de ce qu’on nomme désormais la communication. Pour satisfaire aux besoins d’un système économique absurde et destructeur, il a fallu briser ce lien intergénérationnel qui transcendait toutes les différences. Le temps de l’individualisme à outrance allait sceller la fin de la solidarité.

Il est vrai que chacun devait avoir sa tondeuse, sa machine à laver, sa voiture, son taille-haie, ses robots et une multitude d’autres objets qui ne peuvent se prêter. Le chacun pour soi devint la règle tandis que les seules conversations possibles se firent désormais entre pareils. L’autre pour peu qu’il ne soit pas de la même tribu ne mérite ni un regard ni même une parole.

Dans un tel univers, la moindre crise provoque des réactions disproportionnées. Il s’agit de constituer des réserves, de se protéger au détriment des autres, de penser en terme uniquement égoïste. C’est là, la plus parfaite expression de ce système économique qui transforme l’individu en un simple pion acheteur, incapable de réfléchir, de penser au-delà des injonctions publicitaires ou médiatiques.

Comme les individus ne s’écoutent plus, se contentant d'échanger des banalités ou des images d’eux-mêmes, ils ne sont plus en mesure de raisonner, d’entendre des propositions se démarquant du discours officiel. Devant une pensée distincte de la leur, ils invectivent, insultent, rompent l’échange mais jamais au grand jamais ne tentent le débat. La communication avec son immense rouleau compresseur, ne vise qu’à confirmer ce qu’on désigne par opinion alors que ce n’est que le fruit d’idées reçues, savamment distillées par une quelconque propagande.

C’est seulement en retrouvant un esprit de corps que le tissu social peut échapper à la catastrophe imminente, non pas en prêtant l’oreille aux individus en place, ceux-là même qui ont contribué à ce chaos sans nom, mais en faisant confiance aux gens ordinaires qui vous entourent. Le nerf de la guerre c’est le retour à l’échange par la parole en direct.

Bavardement votre.

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