Contrôle de tous vos papiers !

Ce n'est pas du cinéma…

La culture de l’Annulation

 

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Il m'est arrivé une chose étrange, une aventure que je ne souhaite à personne de vivre pareillement. Il est vrai que les gens simples, les citoyens honnêtes qui ne vagabondent jamais sur les rives incertaines et interlopes de l'imaginaire, n'auraient jamais à supporter pareil désagrément. J'ai sans doute mérité de subir pareille tracasserie administrative ! Comme le prétend l'adage, il n'y a jamais de fumée sans feu…

Essayons de décrire le plus objectivement possible ce contrôle administratif auquel j'ai dû me soumettre sous la menace de fonctionnaires zélés, pointilleux et pour tout vous dire, d'une redoutable mauvaise foi. Ils venaient de se voir investis d'une nouvelle mission, suite à la plainte d'une princesse surprise dans son sommeil par le baiser volé qu'elle eut à subir d'un bellâtre abusant honteusement des circonstances.

La brigade de l'Office de Révision des Textes Fictionnels, ORTF, frappa donc à ma porte, munie d'un mandat d'une commission rogatoire émanant du commissaire aux contes de la bibliothèque nationale. J'allais bel et bien être l'objet d'une perquisition en bonne et due forme. Mais quel crime avais-je commis ?

Malgré mes plaintes, les membres de cette escouade tatillonne refusèrent de me répondre avant que de se diriger directement vers mon ordinateur. Sans aucun ménagement du reste, ils siphonnèrent son contenu. L'opération de basse police effectuée, ils daignèrent enfin m'adresser la parole, me priant de décliner mon identité réelle, moi qui avais l'outrecuidance de publier sous le masque fallacieux d'un pseudonyme.

Pendant qu'ils contrôlaient mon identité, je dus sous la contrainte, je tiens à le préciser, fournir mes empreintes digitales, un peu de salive, une mèche de cheveux et quelques gouttes de sang afin de rentrer définitivement dans les radars de la censure littéraire. Puis, on me pria de me mettre à ma table de travail afin de répondre de mes écrits. J'étais sous le choc !

En tout premier lieu, ils s'enquirent de l'identité exacte de celui que je nommais Freluquet dans mes pamphlets. J'en restai comme deux ronds de flan, bredouillant une référence à la commedia dell'arte dont ils firent semblant de prendre en compte. J'allais tomber sous les fourches caudines de petits commissaires du peuple d'une république en perdition. Je faisais grave erreur.

Puis je tombai sous un feu roulant de questions concernant les personnages de mes fables. Manifestement, les récits avaient été scrupuleusement examinés. Mes tourmenteurs disposaient d'une parfaite connaissance de mon univers mirifique. Je n'étais pas en mesure de les gruger ni même de jouer les innocents.

Irène, ma sorcière préférée fut la première pièce à charge. Ils me demandèrent pourquoi une vieille femme, paysanne célibataire de surcroît devait nécessairement tenir le mauvais rôle, celui de la sorcière. J'avais beau, la main sur le cœur, clamer l'immense affection que j'avais pour ce personnage, ils me tancèrent sur le rôle malsain que je faisais jouer à cette femme. Selon cette brigade textuelle, de nombreuses plaintes leur étaient parvenues à ce sujet.

Archimède fut à son tour mis sur le grill. Pourquoi un homme occidental tenait le rôle du déclassé social, faisant ainsi fi d'une réalité contemporaine qui sortait radicalement de cette représentation trompeuse. Était-ce, de ma part, une volonté claire de réfuter les difficultés d'intégration des minorités ethniques ? J'en restai sans voix…

Les pourfendeurs des clichés majoritaires me firent de plus grief de l'hétérosexualité d'Archimède comme de tous mes personnages. J'avais là une odieuse pratique visant à rendre invisible les minorités sexuelles. La galerie de mes personnages manquait de diversité et faisait la part trop belle à une France rurale des temps anciens. J'eus beau leur dire que c'était justement le décor de nombre de mes contes, ils ne voulurent rien entendre.

Ce fut alors un réquisitoire d'une rare violence sur la place prise par les hommes dans mes aventures. Je faisais ainsi démonstration d'un machisme sans limite, d'un mépris de la femme que je plaçais systématiquement au foyer ou reléguée dans des métiers manuels comme lavandière, couturière, servante. Mes remarques sur la réalité de la répartition des rôles sociaux à l'époque de la Marine de Loire n'y firent rien, j'étais un dangereux misogyne qu'il leur revenait de réduire au silence.

Je n'étais pourtant pas au bout de mes peines. Il me fut reproché encore le traitement inéquitable que j'accordais à la classe dominante. Mon refus de glisser Roi – Reine – Prince - Princesse dans mes histoires relevait d'une attitude clairement hostile à la haute société. Ils n'en voulaient pour preuve que les travers dont j'affublais le Prévôt des marchands ou bien le pauvre Échevin. Mes écrits s'inscrivaient clairement dans une veine idéologique totalement dépassée. Le futur service de censure des œuvres fictionnelles se fera un devoir d’éradiquer de telles horreurs.

Ensuite, et ce ne fut pas l'accusation la moins sérieuse, mon recours systématique à un coup de pouce du destin, à la chance ou aux pouvoirs magiques de l'un de mes protagonistes mettait en évidence mon rejet des notions de mérite, de travail, d'effort. Je faisais la part belle aux oisifs, aux imbéciles, aux humbles sans jamais dérouler le tapis rouge sous les escarpins de la classe dominante. Pour eux, j'étais un auteur à abattre.

Enfin, crime absolu s'il en est, lors des différentes scènes où une relation intime était évoquée, je n'avais jamais mentionné de manière explicite le consentement de l'un ou de l'autre. Ma prose penchait manifestement toujours du côté de la force brutale du mâle qui considère que ses pulsions doivent toujours être satisfaites par des femmes soumises. Le rôle que je fais tenir aux filles de joie dans les bordeaux des bords de Loire, à lui seul, justifie amplement ma radiation de la toile et de la société des auteurs de fiction.

Ils saisirent mes archives, vidèrent mes disques durs et brûlèrent le stock de mes ouvrages tout en prenant le nom et l'adresse de mes quelques lecteurs. Avant de partir, ils me fixèrent une lourde chaîne au pied et me collèrent un bracelet électronique. Les sbires de l'ORTF m'avaient depuis longtemps en ligne de mire. Ils pouvaient être fiers de leur travail, j'étais réduit au silence pour toujours.

Révisionnistement leur.

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