Que maudite soit la Guerre !

Avec tambours et trompettes.

Une Cérémonie du onze novembre.

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Comme de nombreux français, ce onze novembre 2018 je me suis rendu à une cérémonie commémorative pour le centenaire de la fin d’une effroyable boucherie qui fut maladroitement nommée Grande Guerre, comme s’il pouvait y avoir de la grandeur dans ce carnage. Peu habitué à la chose, j’ai choisi un petit village de la forêt d’Orléans, pensant échapper à la vacuité de la farce du pouvoir, quel qu’il soit !

Ici, le rendez-vous était fixé à 16 h 30 pour les mécréants de mon espèce qui ne souhaitaient pas assister à l’office religieux. L’heure avait été choisie, paraît-il, parce que c’était précisément à cette heure-là que, cent ans plus tôt, les cloches avaient résonné entre canal et forêt. Dans la cour de l’école, les participants se rassemblaient.

À ma grande surprise, il y avait là un grand échantillon de la population locale. Jeunes, vieux, enfants, familles, adolescents étaient présents en nombre. Plus de deux cents personnes, soit un peu plus d’un dixième de la population locale. L’importance de cette commémoration n’avait pas échappé à ces braves gens. Ils pouvaient craindre, à juste titre que celle-ci ne sonne le glas du onze novembre comme nous l’avions toujours connu.

Les citoyens attendent patiemment sur un côté de la petite cour tandis qu’au centre de celle-ci se regroupent les musiciens de l’harmonie locale ; une vingtaine de personnes de tous âges. Plus loin, les élus se rassemblent eux-aussi, l’écharpe ceignant leur poitrine. Ce sont d’abord les élus de l’endroit auxquels sont venus se mêler quelques maires des communes voisines et surtout monsieur le député et son homologue le sénateur, l’écharpe inversée, pour bien marquer leur distinction ! (Nos deux notables en sont à leur troisième cérémonie. Bravo à eux !). De nombreux enfants des classes primaires se mettent sagement en rang.

Au centre, les drapeaux et leurs porte-drapeaux. Des hommes couverts de médailles, une femme, un jeune adolescent, dont nous reparlerons plus tard. Quelques pompiers volontaires, deux gendarmes en habit de cérémonie, viennent compléter le cortège qui se met en branle pour rejoindre l’église et ceux qui doivent en sortir. Devant la maison de Dieu en effet trône le monument aux morts, là où soixante-deux noms de poilus sont gravés dans la pierre en compagnie des victimes des autres conflits armés.

Les cloches sonnent longuement. Chacun se tait. Ce moment, pour symbolique qu’il soit n’en est pas moins troublant. Puis le silence revient, plus lourd encore. C’est le moment que choisit une élue locale pour arriver, très en retard. Elle a revêtu son écharpe tricolore, ses talons aiguilles résonnent curieusement sur le bitume. Tout le monde la remarque, c’était sans doute le but recherché tant la dame manque de discrétion.

Je trouve ce comportement parfaitement indigne et je me promets de glisser cette anecdote dans le récit. Un voisin me souffle à l’oreille qu’elle est coutumière de la chose ce qui ne l’empêche nullement de prétendre prendre la mairie lors du prochain scrutin. Si je peux l’y aider, voilà ma contribution ...

Un garde champêtre débonnaire assure la sécurité de l’ensemble. Qu’il est agréable de célébrer ainsi l’inqualifiable sacrifice de ces pauvres bougres sans côtoyer des hommes en armes ! L’harmonie donne les premières notes de la Marseillaise. L’hymne national sera ainsi repris une petite dizaine de fois durant la soirée sans que jamais quiconque ne songe à le chanter. Le public est grave, recueilli, respectueux.

Je suis frappé de ne pas voir surgir des téléphones portables pour immortaliser la scène. Durant l’heure et demie de cette cérémonie, ce comportement sera la règle à deux ou trois exceptions près de parents souhaitant garder un souvenir de l’intervention de leurs rejetons. Comment le leur reprocher ? Le silence de la foule est impressionnant, c’est ainsi que les discours n’échappent à personne.

L’énonciation de la liste des sacrifiés débute. À chaque nom, un « Mort pour la France » retentit, formule qui me glace le sang, mais je ne dois pas être fait du même bois que mes voisins. Les enfants lisent les noms ou proclament la redoutable formule. C’est un moment fort. Puis monsieur le maire s’avance pour remplir sa mission : Lire le message du président de la République. Je suis agréablement surpris par la qualité de sa diction, sa maîtrise parfaite du micro. Ce n’est pas si fréquent qu’il mérite que ce soit souligné.

Il est inutile de revenir sur ce discours assez bref qui a été lu dans toutes les communes du pays. Je retiens néanmoins la rime présidentielle : « Bruit et fureur, nuit et terreur ! » tout comme l’appel du pied pour les prochaines élections : « Vive l’Europe en paix ! » Je déplore hélas qu’à l’évocation des toutes ces malheureuses victimes, n’aient pas été associés les mots « Boucherie, carnage, folie meurtrière ». Il n’y a rien à faire, l’esprit cocardier résiste à la terrible réalité.

Une sonnerie aux morts retentit à son tour, plusieurs fois du reste durant la soirée, avec parfois une relative maladresse. Personne n’y prête attention. L’essentiel est ailleurs. Puis c’est au son de « En passant par la Lorraine » que le cortège se remet en branle pour rejoindre le cimetière et son carré militaire. Les pompiers ont bien du mal à rester au pas, ce détail m’amuse, nous sommes loin de la rigueur des grandes manifestations et c’est tant mieux.

Devant les dix tombes regroupées, accueillant ici ceux dont les familles n’avaient pas les moyens de payer une sépulture, nous assistons une fois encore aux mêmes gestes symboliques. Dépôt de gerbes par les enfants et les trois élus majeurs, remise de bougies sur les tombes, sonneries, hymne et cette fois, lever des couleurs.

C’est aussi le signal du retour au point de départ pour se retrouver pour le vin d’honneur dans la magnifique salle des fêtes rococo de l’endroit. Les conversations vont bon train, chacun se mêle loin des exigences hiérarchiques et des cordons de sécurité. C’est bon enfant. Un responsable du souvenir français récompense le jeune porte-drapeau : Mathieu qui pour la cinquième année remplit ce rôle avec ferveur.

Je rentre avec la satisfaction d’avoir honoré ceux qui sont tombés il y a si longtemps. Demain, sans doute, leur souvenir sera définitivement écarté des programmes officiels comme le furent avant eux les malheureux de la guerre de 1870 qui fit des ravages dans notre région. Ainsi va la fragilité de la mémoire et surtout l’injuste éclairage de l’histoire qui ne retient que ceux qui ne font que donner des ordres, bien planqués à l’arrière.

Mémoriellement leur.

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