En un tour de main...

Ces gestes oubliés à user avec parcimonie

Les attitudes émancipatrice

 

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Le confinement et toutes les règles innombrables qui encadrent cette macération collective pour les indésirables de la société ont ceci de merveilleux qu’ils font la part belle à des comportements et des pratiques qui avaient totalement disparu de nos habitudes. Je veux pour preuve ce retour en grâce pour les familles claquemurées de l’archaïque tour du pâté de maison qui naturellement ne s’exprime plus de la sorte. Il est devenu une déambulation à caractère sanitaire sans dépasser la barrière sociale fixée par une circonférence circonscrite à un rayon de 1km tracé à partir de votre domicile. Les technocrates se sont toujours montrés tatillons tandis que la police nous épie avec un compas dans l’œil afin de se montrer pointilleuse.

Durant ce droit de sortie limité à un vingt quatrième d’une journée d’enfermement, les emmurés redécouvrent ce bonheur simple de saluer les gens qu’ils croisent et qui nécessairement sont des voisins qui jadis s’ignoraient. La courtoisie a cependant des limites parce qu’il existe dans la population une frange non négligeable d’individus qui considèrent désormais leurs semblables comme des ennemis potentiels, des vecteurs malsains de la fureur du temps. Ceux-là détournent la tête, refusent de rendre ce bonjour qui porte en lui tous les postillons du monde. Ils font même un pas de côté et se disent qu’à l’avenir, ils écriront une lettre de dénonciation pour mettre définitivement aux arrêts ces irresponsables.

Laissons les enfants chéris de la macronie pour nous préoccuper des autres, ceux qui n’ont pas encore renoncé à leur statut d’êtres sociaux. Parfois une conversation s’engage, les adeptes de la pérégrination aléatoire s’arrêtent pour converser avec des gens de rencontre. Naturellement ils enfreignent la loi et s’exposent à la fameuse amende si peu honorable, mais qu’importe, ils redécouvrent le bonheur irremplaçable de la communication de vive voix, une pratique qui remonte à la nuit des temps et qui s’est dissoute avec l’invention du portable.

Se parler rentre désormais dans le champ des gestes prohibés, des pratiques subversives. C’est vous dire le prodigieux recul de notre humanité. Fort heureusement nous parvenons à résister et chose plus surprenante encore, nous retrouvons ce souffle de liberté que nous offre la pratique de l’écriture et ceci sous l’injonction du pouvoir. Ceci mérite explication…

Chaque jour, nous sommes astreints à remplir une attestation de circulation. Oui, vous ne rêvez pas, la République a aboli notre liberté de circulation, mais ceci ne doit être qu’un détail de l’histoire sans doute. Il y a naturellement deux écoles pour cette formalité administrative. Les uns, ceux de la jeune école, se contentent d’un formulaire numérique qui permet une traçabilité et une géolocalisation, annonciatrice des temps futurs. Laissons-les devenir les robots de demain. Les autres, qui n’ont pas encore perdu les souvenirs de l’école communale, remplissent à la main le formulaire ad-hoc.

Ils retrouvent ce plaisir de la belle graphie, de la majuscule aérienne pour la première lettre de leur prénom puis de leur nom. Ils s’appliquent, tirent la langue s’il le faut pour écrire le mieux possible et ne pas ainsi se faire taper sur les doigts par le maître d’école déguisé en policier. Ils se disent alors qu’écrire est un bonheur qu’ils avaient oublié. Certains osent même rédiger sur papier libre cette demande dérogatoire de lever provisoire d’écrou. C’est là que les ennuis commencent.

S’ils ont le malheur de croiser dans leur pérégrination horaire un représentant de l’ordre en place, ils peuvent se trouver confrontés à un personnage qui se trouvera en difficulté devant une composition qui échappe à la stricte formulation prévue par la loi. Écrire certes, sur un papier manuscrit passe encore mais dans le strict respect de ce qui rentre dans les cases. Votre prose doit se contenter de rester dans les clous sinon vous serez épinglés. Il n’est pas question d’exiger du fonctionnaire une lecture attentive suivie d’une compréhension de texte. Il passera vite la main et sanctionnera les mots qui échappent à son lexique. Dieu créa le verbe pour que le policier verbalise.

Le tour de main de l’écriture revenu, prenez garde de ne pas vous trouver confrontés au tour de vis d’un pouvoir qui a mis le livre à l’index. Si vous avez repris goût à l’écriture, c’est donc dans la clandestinité qu’il faudra écrire, sur des papiers qui passeront sous le manteau ou seront collés subrepticement sur les murs de nos cités. Par contre, prenez bien garde à ne jamais utiliser une plume d’oie, vous seriez accusés de propager la grippe aviaire. À l’amende il faudra adjoindre la mise au cachot. On ne plaisante plus dans ce pays.

Manuscritement vôtre.

 

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