Archimède revient au pays.

La déception au bout du chemin.

 

Le vagabond errant

 

 

 

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Archimède, notre brave chemineux aux souliers ailés est revenu dans cette vallée de larmes. Un bon de sortie lui a été accordé par le Très Grand qui en avait sans doute assez de ses éternelles beuveries en compagnie de quelques lascars de son acabit croisés dans les cieux. Jean Carmet en tête, meneur de troupe qui a organisé une confrérie des vins de Loire au Paradis. Jean ne pouvant retourner en Touraine, l'homme étant si connu que son retour ne passerait pas inaperçu, c'est donc le clochard céleste qui se retrouva renvoyé à son triste sort.

Le brave bonhomme avait demandé à Saint Pierre de ne point l'envoyer dans des territoires inconnus. Il voulait retrouver son chez lui, ses chemins d'autrefois en Beauce, Sologne et Val de Loire. Il faut avouer qu'Archimède n'aimait guère les endroits vallonnés, lui qui préférait de très loin la descente qu'il avait intarissable. C'est cependant avec un sourire narquois que le maître des clefs lui accorda sa requête, il y avait anguille sous roche, il allait s'en rendre compte à ses dépens.

Son arrivée sur Terre se solda par un choc ! Non seulement il se retrouva sur un revêtement dur, sans odeur particulière, peinturluré et décoré de curieuses pancartes inélégantes mais qui plus est, il ne reconnaissait en rien l'endroit. Il n'eut hélas pas le temps de se poser des questions, des charrois allant à vive allure et dépourvus de chevaux pour avancer, foncèrent sur lui avec des beuglements qui ne ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait jusqu'alors. Il eut juste le temps de sauter dans ce qui pensait être un fossé.

Une nouvelle surprise l'attendait. Alors qu'il pensait s'enfoncer profondément et trouver un peu d'eau, ce fossé n'avait rien de creux, l'eau était remplacée par des boites en métal, des papiers et de surprenants emballages triangulaires. Le pauvre garçon manqua même de se couper avec une bouteille en verre, brisée au niveau du goulot, bien trop petite pour avoir contenu du vin. Que se passait-il donc sur terre ?

Il voulut se remettre en marche, fuyant néanmoins cette longue bande bitumeuse d'où surgissaient sans cesse des engins mécaniques fort bruyants, empestant tous les diables. Il coupa à travers champs, cherchant en vain un chemin de terre. Il s'enfonçait dans les sillons, la terre collait à ses souliers. Il eut envie de satisfaire un besoin naturel qui nécessitait un peu de discrétion. Il chercha un vain une bouch'ture, une haie pour pouvoir descendre ses braies sans impudeur. Il réalisa alors qu'autour de lui, il ne trouverait nul arbre, nul buisson, pas le plus petit bosquet pour faire son affaire. Que signifiait cette folie destructrice ?

Un autre détail l'inquiéta plus encore. Après un regard circulaire dans cet horizon à perte de vue, il lui sembla qu'aucun animal n'était présent. Il fut horrifié de découvrir au loin des moulins à vent démesurément hauts, d'une laideur absolue. Aurait-il trop bu avant son départ ? Il se rassura en voyant au loin un clocher et quelques maisons. Il prit cette direction espérant trouver là de quoi manger, la faim le tenaillait.

Il approchait de ce bourg et ne voyait âme qui vive. Il l'avait remarqué auparavant, personne ne s'affairait dans les champs mais plus surprenant encore, il n'y avait nulle agitation dans le bourg, et à sa plus grande surprise pas de bistrot non plus. Il alla jusqu'à l'église car il se mit à pleuvoir. Hélas, la maison de Dieu était bouclée à clef. Jamais de son vivant, il n'avait connu pareille hérésie. Où allait-il pouvoir trouver réconfort ?

Il croisa enfin une passante qui non seulement accéléra le pas à son approche, changea de trottoir mais plus encore, refusa de répondre à son questionnement. Un gamin arriva. Celui-ci ne l'évita pas. Chose incroyable, l'enfant ne répondit pas à son bonjour. Archimède pensa que c'était là une forme de timidité sans doute. Il lui demanda où se trouvait le presbytère… Le vagabond n'en crut pas ses oreilles quand l'enfant lui demanda ce que c'était et plus encore quand il lui affirma ne pas savoir ce qu'était un curé. Dans quel monde avait-il mis les pieds ?

Devant toutes ces portes refusant de s'ouvrir, Archimède décida d'aller tenter sa chance dans une ferme. Il lui faudra travailler un peu mais au moins il y aurait gîte et couvert. Il alla au hasard, risquant sa chance au petit bonheur. Tout en cheminant, il remarqua quelque chose de plus anormal encore. Mais où étaient passés les oiseaux, ces habituels compagnons de voyage. Le ciel vide l'inquiétait plus encore que l'indifférence des gens et les extravagances constatées depuis son retour.

Il ne put rentrer dans les cours carrées. Une grille en fermait l'accès, munie de systèmes étranges pour lui. Un œil semblait le fixer, un appareil qui pivotait sur lui-même tandis qu'une voix artificielle venant dont il ne savait où lui demandait de passer son chemin. Dans la cour, du reste, il apercevait des engins énormes qui semblaient lui faire comprendre que ses bras et son énergie ne seraient ici d'aucune utilité. Il repartit le ventre vide et la tête pleine de questions.

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Il lui fallait fuir la Beauce et aller chercher refuge en Sologne. La Loire toute proche lui permettrait de changer de monde tout en retrouvant, il le souhaitait de toutes ses forces, un environnement plus familier. Il prit la direction de Meung-sur-Loire pour traverser la rivière et tailler la route vers un univers à sa mesure.

Rien ne se passa comme il l'espérait. La Loire déjà lui apparut dans une étrange nudité. Où étaient les pêcheurs, les barques, les enfants jouant dans les flots ? Il ne vit que quelques bateaux de bois, amarrés à quai sans autre embarcation transportant des marchandises. Il y avait encore ces maudits véhicules qui lui interdisaient de marcher au milieu des chemins. Puis en atteignant la Sologne il fut éberlué, totalement ahuri de découvrir des barrières, des grillages interminables et des panneaux innombrables interdisant l'entrée.

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Puis, atteignant un nouveau village, ce fut le même refrain : église fermée, presbytère inconnu, maisons closes, passants fuyants. Seuls les chiens aboyant à son approche lui rappelaient le temps d'avant mais pour le reste, il ne savait plus où il était. Il n'avait rien bu depuis si longtemps qu'il lui semblait que cette vie ne valait pas sa mort d'avant. Il pria le ciel de le rappeler à lui. Il avait grande hâte de retrouver Jean et ses autres compagnons de bombance.

Il fut exhaussé. Un camion roulant à tombereau ouvert le surprit tandis qu'il voulait traverser cette petite route largement entourée de panneaux précisant qu'il marchait au cœur d'une multitude de propriétés privées à l'accès gardé par des cerbères. Il fut promptement et irrémédiablement renvoyé à son cher paradis. Ce petit séjour en enfer ne lui fit absolument pas regretter ce retour dans les limbes. Il raconta son aventure autour d'un tonneau de vin du Val de Loire. Ses compagnons jurèrent leur grand dieu, qu'il était mieux dans cet au-delà si paisible. Archimède leur donna raison et n'eut plus jamais la moindre envie de résurrection.

Immortellement leur.

Gravures de Louis-Joseph SOULAS

Gravures de Louis-Joseph SOULAS © C'est Nabum

 

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