Tout va à Vau l’Eau

Renversement de situation

Parfaitement idoine

 

 

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Au fil des mots, l’eau a toujours une grande importance pour qui avait le gosier sec et l’envie de compenser ce mal par une bonne descente. Dans pareil cas, rien n’était plus simple que de se laisser porter par le penchant naturel du relief qui a toujours conduit les flots de la source jusqu’à l’Océan. Quoiqu’on puisse en dire, ce n’est pas une mauvaise pente mais la seule qui soit aisée de suivre en se laissant porter au naturel, ce que firent toujours les marins d’eau douce.

Dès le XIIe siècle, aller 'à val' ou 'à vau' impliquait que l’embarcation se laissant aller "en descendant » le long de la rivière par la seule force du courant, en suivant une pente de qui allait de soi. Le vau évoqué ici n’était certes pas l’enfant de la vache mais bien la vallée, celle qui est évoquée dans l’expression « par monts et par vaux ». Les mariniers de Loire toujours prompts à user de la métaphore nommait ce sens « L'avalant » ce qui ne les empêchait nullement de boire pareillement à la descente comme à la remonte. Les esprits mal placés prétendent qu’ils avaient redoutable descente, oubliant qu' aller à contre-courant ne permettait pas de rester sur sa soif parce qu’il fallait obligatoirement avoir du vent dans les voiles pour espérer faire un petit bout de chemin.

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Même pour Rabelais qui ne semble pas être un expert en la matière, l’expression « Aller à vau l’eau » avait le sens évoqué ci-dessus, signifiant sans ambages « suivre le fil de l’eau ». Il y avait quelque chose de normal dans ce terme, de naturel en somme même si l’eau n’était pas la boisson usuelle de ses locuteurs.
Est-ce l’effet de la gueule de bois, des difficultés inhérentes parfois à la navigation au fil des flots, au passage des ponts notamment qui exigeait bien des prodiges de dextérité et de savoir faire, un sens nouveau est venu se greffer à note expression. Les mariniers et les charretiers disaient qu’ils étaient en « Val de Route » quand les choses risquaient d’aller mal. Le terme "en déroute" portant au départ la valeur du chemin qui descend.

« Être à vau l'eau » devint alors la formule pour laisser entendre que l’aventure tournait mal, qu’il y avait du mou dans la corde à nœuds, que tout allait de guingois. De la mauvaise tournure de l’aventure à la déroute au sens moderne de l’expression, il n’y a qu’un pas qui conduisait l’entreprise à la faillite, au désastre, à la catastrophe.

C’est un peu en somme le sort promis aux bateaux qui descendaient la rivière depuis Roanne ou Saint Rambert. Ils n’étaient destinés qu’à se laisser porter et arrivés au port de destination, s’ils ne trouvaient pas preneurs pour servir d’allège, les pauvres rafiots étaient déchirés, dépecés pour servir de bois de chauffage ou de charpente. La valeur finale de notre expression évoquait peut-être le devenir de ces valeureuses sapines.

Les mots et les expressions ne sont pas figés. Ils évoluent au fil du temps et des circonstances qu’ils évoquent. ALLER À VAU L’EAU en est la parfaite illustration. Du cours normal de l’histoire, elle se vit mettre des bâtons dans les roues, plutôt dans les arrançoires jusqu’à connaître le naufrage en partant à la dérive sans maîtriser le courant. l’issue étant fatale, il n’y avait plus moyen de refaire surface après le naufrage.

Les dix mots de la semaine de la francophonie sont tous liés à l’eau. Engloutir, Fluide, À Vau l’Eau, Plouf, Ruisseler peuvent parfaitement trouver leur place dans le lexique marinier à un moment où un autre. Aquarelle viendra s’y glisser quand le marin troque la bourde pour un pinceau comme l’ami Jacques Duval. Mangrove, Oasis font référence à des évocations géographiques assez éloignées de la Loire. Le dernier mot, un adjectif assez rare : Spitant trouve sa place dans notre Val de Loire. Ne fait-il pas référence à la pétillance d’un liquide qui immanquablement nous remet l’eau à la bouche avec nos délicieux Crémant…

Francophoniquement leur.

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