Les grimaces d'un vieux singe !

Je ne resterai jamais muet comme une carpe.

Même avec un chat dans la gorge.

c1

 

Je découvre au fil de mes écrits sur cette toile de plus en plus urticante que les mots ne supportent plus la métaphore. Chacun prenant pour argent comptant la moindre expression tout en se faisant le défenseur de telle ou telle catégorie, honteusement offensée par une forme langagière qui a pourtant traversé bien des générations moins chaudes du bonnet.

Malheur à celui qui prétend que l’homme est un loup pour l’homme, la cohorte des adorateurs de l’animal se dresse pour condamner la stigmatisation de leur animal fétiche. Qu’importe si la formule rend parfaitement compte d’une pensée qui n’a pas pour but de vilipender ces charmants carnivores. Les loups resteront sur leur faim tandis que les hommes continueront joyeusement à s’entre-dévorer.

Les animaux sont en général remarquablement bien défendus par des admirateurs intransigeants. Ne vous aventurez pas à prétendre que ce personnage est un âne, vous aurez les oreilles qui vous chaufferont. Évitez toute image sur le singe, vous recevriez dans l’instant une volée de bananes vertes ou quelques émoticônes grimaciers. Seuls les compagnons du renard ne se plaignent pas, ils savent se montrer aussi coulant qu’un bon camembert !

N’explorez pas plus les fardeaux qui pèsent parfois sur l’humanité. Les sourds ne prêtent jamais une oreille attentive à ce mot tandis que les aveugles ne voient pas d’un bon œil qu’on puisse assimiler les hommes politiques à leur terrible handicap. Les manchots n’applaudissent pas des deux mains lorsque vous montrez du doigt une catégorie quelconque tandis que les culs de jattes se précipitent sur vous à la moindre évocation. Écrire ce n’est vraiment pas le pied !

D’autres problèmes psychologiques sont à proscrire totalement. Je ne vais d’ailleurs pas prendre le risque de les citer là, je serais à coup sûr cloué au pilori pour un mot de travers. La langue de bois a fait tellement de progrès dans les consciences que la plus petite expression vous place en position de martyr de la bonne conscience. Vous aurez droit alors à une bonne crucifixion et éventuellement à une camisole de force.

Les expressions tournant autour du concept de divinité ne sont pas plus fréquentables. Que se soient Dieu, ses Saints ou bien ses avatars, malheur à qui profane d’une formule le créateur. Il faut avancer caché, se dissimuler sous un masque de circonlocutions pour éventuellement évoquer le ciel. Le risque est plus grand encore s’il vous prend l’idée saugrenue d’évoquer une confession en particulier, y compris dans une expression somme toute banale. Vous boirez alors le calice jusqu’à la lie de cette société intolérante.

Que reste-il à l’écriveur s’il veut agrémenter son discours d’une image ou d’une formule évocatrice ? La question mérite d’être posée tant se referment devant lui tous les registres langagiers. Ne pensez plus qu’un film puisse être un navet, vous perdriez immédiatement quelques fans, scandalisés qu’on puisse s’en prendre à leur légume préféré. N’envoyez personne aux fraises ou bien dans les pommes, les producteurs de fruits vous presseraient de commentaires acides. Tout est devenu prétexte à défense sans illustration de la langue française.

Faites donc comme tout le monde, usez de vocable anglo-saxon, cette fois la pilule passera comme une lettre à la poste ! Pardon, je viens à l’instant de recevoir un communiqué de l’industrie pharmaceutique que se plaint de ma formule. Elle trouve ma potion amère et réclame un traitement de cheval pour me faire passer cette détestable manière. Quant aux postiers, ils rient jaune à la lecture de cette expression pourtant banale que je viens d’employer. Je viens de recevoir par retour de courrier, à moins que ce ne soit de bâton, un colis avec un dictionnaire latin. Je comprends aisément la sourde menace !

J’ai beau tourné ma langue sept fois dans ma bouche, la métaphore surgit à l’improviste, elle s’impose à moi comme le nez au milieu de la figure. Je ne vais tout de même pas refuser de ciseler ainsi notre belle langue sous prétexte que je puisse perdre la face en usant de belles images. Alors tant pis, je persévère et je signe. Je suis un âne bâté, j’ai une faim de loup, je demeure sourd à toutes ces critiques tandis que je pousse la farce à faire à tous ces groupes de pression un joli pied de nez. Qu’ils aillent tous au diable, l’enfer est pavé de bonnes expressions …

Expressivement vôtre.

c2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.