Café noir et petit blanc

Un canon de rouge et un jaune…

 

Les mots en voient de toutes les couleurs ...

 

 

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Qui n’a pas compris pourquoi le gouvernement a fermé les bars n’a qu’à reprendre les commandes placées en exergue à ce texte pour comprendre que le Bistrot Colbert a sans doute poussé le bouchon un peu trop loin. Effectivement si on ajoute à la commande un jambon beurre et un petit crème, le risque est grand de mettre le feu à des esprits déjà passablement échauffés.

Plus rien n’est simple dans cette société pour laquelle désormais le moindre mot prend des allures de conflit majeur entre les communautés, les catégories sociales, les sexes et que sais-je encore. C’est ainsi qu’au comptoir un habitué du coin dit au patron qu’il se taperait bien un galopin, tandis qu’un Angevin réclame à baiser une fillette. Aussitôt c’est le branle-bas de combat dans la place, une représentante d’une ligue de vertu s’emporte et réclame la fermeture de ce bouge d’autant qu’elle a perçu un client rond comme une queue de pelle, ce qui prête à confusion.

Nous changeons d’estaminet pour espérer trouver un peu plus de sérénité. C’est hélas peine perdue car ici, un ouvrier réclame un perroquet et son amie une mauresque. Un membre de la Ligue de la Protection des oiseaux se prend de bec avec le premier tandis qu’une défenseure des minorités ethniques monte sur ses grands chevaux. La querelle atteint son paroxysme, les mignonnettes volent dans le bar tandis qu’un inconscient commande un Négrita. C’est l’insurrection. Nous prenons nos jambes à notre cou.

C’est une brasserie qui nous tend les bras. Nous espérons à tort y trouver un peu de calme. Un client réclame à haute voix une tête de veau, un autre une oreille de cochon, un troisième une andouille frites. Je ne sais pour quelle raison, quelqu’un se sent personnellement offensé par cette commande qui met le feu aux poudres. L’affaire tourne en eau de boudin, il est plus sage de prendre la poudre d’escampette. En partant, nous nous retournons pour lire le nom de l’enseigne : « À la tête de cochon ! », c’est vraiment de la provocation.

Une pâtisserie salon de thé nous semble être l’endroit idoine pour trouver calme et volupté. Quelle grossière erreur de jugement. Une bourgeoise, la bouche enfarinée vient demander « Une tête de Nègre » quand son rejeton, très grossier lui dit qu’il aimerait bien se taper « Une religieuse ». Il n’en faut pas plus pour soulever des tonnerres de protestations dans l’établissement. La patronne en reste baba et nous comme deux ronds de flan. Décidément il convient de ne plus prendre les mots au mot.

Où trouver enfin la paix ? Une fleuriste nous offrira certainement cette paix qui part en sucette dans la boutique précédente. Quelle grossière méprise. Un quidam veut envoyer des pâquerettes à sa bonne amie. La fleuriste un peu sourde, se méprend sur la formulation. Le ton monte. L’affaire se corse quand un autre client évoque l’envoi de gueules de loup et de langue de belle-mère. Nouvelle incompréhension fatale. La goutte d’eau qui fera déborder le vase viendra quand un passant s’écrit : « Quelles magnifiques Joubardes ! » La fleuriste le prend pour elle et l’envoie sur les roses.

La fuite s’impose à nouveau. Les commerces non essentiels sentent le souffre. La moindre étincelle met le feu aux esprits. Le masque n’y est sans doute pas pour rien. À trop tirer sur l’élastique, il finit par se rompre. Comment retrouver un peu de sérénité dans cette galerie marchande ? Tout y est prétexte à interprétation douteuse. C’est ainsi qu’un pauvre bougre met la main au panier de sa voisine, une claque magistrale récompense celui qui voulait simplement rendre service.

Une librairie devrait constituer un refuge. Je m’y aventure, persuadé qu’en cet espace éminemment culturel la raison aura repris le dessus. C’est mal connaître l’indigence du moment. Un lettré réclame « Un Gogol ». Il n’en faut pas plus d’autant qu’un autre demande si son « Bataille » est arrivé. La confusion régne ici comme partout ailleurs. Pire encore, un inconscient vient réclamer « Dix petits nègres », c’en est trop, c’est une émeute. Cette demande de trop mit un poing fatal à cette aventure.

Lexicalement vôtre.

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