Un ange vient à manquer

Un frisson glaçant.

L'absente ...

 

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Je l’avais quittée il y a un an après l’avoir longuement interrogée pour dresser son portrait, celui d’une vie pleine de ce qu’on peut appeler les plaisirs de l’existence. Le grand âge n’avait pas alors prise sur elle quand elle évoquait avec gouaille et gourmandise ses frasques d’antan. Ni regrets ni remords, elle se livrait avec jubilation tandis que je l’écoutais plein de tendresse et d’amusement, devinant derrière quelques silences, des aventures qu’il convenait alors de taire par pudeur.

Il y avait bien une plaie béante qui demeurait, qu’elle racontait pleine d’incompréhension. Son existence avait été tumulte, agitation, turbulences, elle le savait et s’en amusait. Mais ce qui dominait à l’heure du bilan était le mystère d’une rupture incompréhensible, intolérable d’une gamine qui a douze ans lui a jeté en pleine face : « Jamais plus je ne te reverrai ! »

Un an après, je lui rends à nouveau visite. J’aurais aimé écrire «je la retrouve » mais est-ce encore elle derrière ce visage émacié, ce teint blême, ce souffle court et tout ce cortège macabre des prémices du grand voyage. Il n’y a plus cette brillance dans les yeux qui faisait d’elle une éternelle séductrice en dépit des outrages du temps. Son corps s’est dissout, elle n’est plus que l’ombre de son ombre, un pauvre amas de chair inerte.

Le choc est violent. Rien ne prépare vraiment à cette confrontation qui laisse si peu de doute. C’est déjà un spectre. Elle est en route. Elle parle difficilement, perdant même cet accent qui caressait ceux qui se laissaient envelopper par son charme. Le souffle court, chaque respiration semble être la dernière, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, une image qui vous plante un poignard dans le cœur. La vie s’efface, elle l’abandonne dans une ultime irrévérence.

Le propos demeure encore lucide quoiqu’elle s’accroche obstinément à l’espoir de retrouver force et allant. Elle n’est pas prête pour le grand voyage, elle a encore tant à dire, tant de visites à recevoir et surtout celle qui se refuse à elle depuis si longtemps. Comme les très vieilles femmes, son panthéon est peuplé d’absents, de tous ceux qui sont partis vers cet autre monde qu’on prétend meilleur. Mais le vide le plus effroyable est celui d’une vivante, d’une petite fille qui un jour si lointain a rompu les ponts pour toujours …

Le grand voyage ne serait rien s’il y avait ce cadeau de la providence ; un bref passage, un adieu octroyé en dépit de tous les non-dits qui ont enveloppé une rupture si violente. Elle n’en dit rien, elle conserve malgré l’extrême faiblesse sa dignité, elle ne quémandera pas ce qu’elle espère plus que tout au monde.

J’assiste impuissant à ce combat certainement perdu d’avance. Comment joindre le trésor perdu ? Elle vit sans doute non loin de là. C’est terrible, injuste, le calvaire d’une grand-mère privée de sa petite fille à l’heure du grand saut dans le néant. Ses joues se creusent, ses yeux se voilent, les mots se refusent à elle ; un ange passe dont chacun devine le prénom.

La faucheuse fera à n’en point douter son odieux labeur, il n’est plus d’espoir. Lui laissera-t-elle assez de temps pour qu’un ultime appel soit entendu. Quoique la vieille dame ait pu faire, elle ne mérite pas une sortie sans un dernier regard. Je lance ici une bouteille à la mer. Ne sachant rien de celle qui peuple chaque seconde d’une fin de vie engluée par un mystère insondable.

Mes mots sont dérisoires, ce texte est un coup d’épée dans l'au-delà. Ils n’auront effet sur ce drame dont le dernier acte se jouera vraisemblablement dans les heures qui viennent alors que j’ai quitté, impuissant cette ville. J’écris pour que d’autres, dans pareille situation, effacent l’ardoise et accordent cet ultime bonheur que constitue un pardon, un sourire, une visite de réconciliation. Puissiez-vous si tel est votre cas, entendre l’appel de la raison !

Hommagement sien.

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