De la flûte à la fugue

Le Loiremonium

Le vent en poupe

 

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Il était une fois Hector, un vieux marinier qui vit d’un très mauvais œil la fermeture de son cher canal. Adieu ses voyages d’Orléans jusqu’à Paris, transportant vinaigre et bois, charbon et moutarde. Adieu les belles lavandières de Chécy et d’ailleurs qu’il ne manquait jamais de piquer de quelques mots grivois. Il devait abandonner sa chère flûte, accepter de vivre à terre en compagnie de ces drôles de compatriotes qui demeurent dans une maison en dur. Décidément cette perspective ne lui disait rien qui vaille.

Il aurait pu se résoudre à s’installer dans sa péniche, sa belle flûte berrichonne, l’aménager pour y vivre un peu plus au large puisque désormais elle était condamnée à l’inaction. Mais outre qu’il y avait entre eux trop de beaux souvenirs pour se contenter d’une retraite immobile, notre gueule noire comme on le désignait au pays, ne supportait pas la perspective de ne plus naviguer. Les écluses du canal allaient se refermer à jamais, sa péniche serait prisonnière d’un bief qui lui ferait grand grief. Il n’allait tout de même pas faire des ronds dans l’eau, fut-ce dans un si bel écrin.

Il rêvait d’aller sur des flots libre comme l’air. De passer le reste de son existence à enchanter les riverains, à jouer de la corde sensible pour continuer à leur transmettre sa passion de la navigation. Puisqu’il se voyait contraint d’abandonner le canal, la Loire serait sa scène, son domicile tout autant que son domaine. Même si la rivière n’est pas toujours hospitalière, il saurait la dompter ou bien se préserver de ses colères.

La décision des Ponts et Chaussées de le contraindre à abandonner sa flûte n’allait pas lui couper le sifflet ni l’herbe sous le pied. Jamais au grand jamais, il ne serait sédentaire, sa vie se terminerait sur l’eau. Retiré du fret et de ses contraintes, il allait ouvrir une nouvelle partition pour le reste de son âge. Musicien dans l’âme, sa nouvelle maison serait un orchestre à mille cordes, il aurait le vent pour aller de l’avant, le courant pour se laisser porter. Il allait prendre la clef de sol pour ne pas se faire terrien à son tour.

Il se mit en tête de construire un bateau original, une création qui ferait grand et joli bruit quand il aurait le vent ou les flots en poupe. Une harpe éolienne lui servirait de blason, le clairon remplacerait le coq qu’il n’imaginait pas figer au sommet de son mât. Un pupitre indiquerait d’où vient le vent, les partitions volant au gré de ses directions. Il ne serait plus capitaine, le temps était révolu, il allait s’accorder une pause, se ferait chef d’un orchestre sympathique.

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Son chaland irait piano, pas de charge héroïque sur une rivière qui prend le temps de couler dans un soupir. Son existence sera une ballade, une composition sans anicroche, une descente chromatique ou une envolée lyrique. Il n’avait plus qu’à fermer les yeux, arborant un pavillon grand ouvert sur un monde sans contrainte. Il fuyait à jamais le silence du canal, s’accordait désormais avec les oiseaux des grèves, les animaux des rives et le bruissement des branches, les crissements de l’eau sur les cailloux, le murmure des flots sur la berge ou leur hurlement sous les ponts.

Le Loiremonium serait son royaume, son château en pays de cocagne, sa dernière demeure. Il n’y avait plus bel écrin que cette rivière pour mener une vie de Prince. La vouivre viendra le rejoindre lors que ces pauses, loin des villes trop bruyantes. Elle dansera rien que pour lui, sublime amoureuse des nuits sans Lune. Il pensa néanmoins à sa sécurité. Il se munit d’un tuba pour éviter de boire la tasse, un triangle lui servira d’avertisseur visuel tandis que les instruments à cordes lui permettront de s'amarrer.

Sur la Loire la corne de brume s’impose, autant que ce soit un somptueux hautbois avec une anche en roseau de la rivière. Avec lui il fera quelques ronds d’eau, respectera le silence au passage des ponts, s’accordera des armatures à clef, pêchera la plie, cette sorte de Sol en Loire se servant de sa baguette comme d’une gaule en réagissant à la moindre touche.

Compositeur ou navigateur, le choix sera délicat, la nuance subtile. Tout dépendra de l’interprétation que chacun mettra à ses dérives musicales. Il voguera le pavillon au vent, sa coque faisant caisse de résonance. L’inspiration lui servira d’énergie quand, au clair de Lune, il embarquera Pierrot à son bord, une pie moqueuse perchée sur son épaule.

C’est ainsi qu’il ira jusqu’au bout de ses rêves, semant des notes et des sons à contre-courant des modes et des airs en vogue. Quand passera son bateau, la rive aura du vague à l’âme et le ciel se voilera pour cacher ses larmes. l’émotion gagnera les berges et chacun de s’imaginer que la Loire a plus d’un tour dans son sac. Son baluchon posé sur son bateau, Hector fera de la Loire sa muse et l’instrument de sa revanche jusqu’à ce que son beau canal, ouvre à nouveau ses vantaux afin qu’il y fît son retour en fanfare.

Musicalement vôtre.

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Aquarelle de Jean-Pierre Simon en haut

 

Les Agités du Bouzin en Loire © Légend'eaux Rohan Le Barde

 

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