Le syndrome Camille.

En direct de ma SegpaQuand réussir ne peut être envisageable.
DJUBAY - Ma réussite dans l'échec (Paroles) © Djubay Artiste
DJUBAY - Ma réussite dans l'échec (Paroles) © Djubay Artiste

En direct de ma Segpa

Quand réussir ne peut être envisageable.

 

Cela porte certainement un nom, je l'ai appelé syndrome Camille du nom d'un quartier où, très souvent, surgissait ce terrible phénomène. Il y a dans nos classes des élèves assignés à l'échec. C'est plus fort qu'eux. Ils doivent reproduire les schémas anciens du quartier, de la famille ou bien du clan. Qu'importent les espoirs et les promesses, quand la réussite pointe sa possibilité, ils cassent tout ce qui a été mis en œuvre.

 

Je me doute que cette année encore, le syndrome Camille va encore frapper La meilleure élève, celle qui aurait dû avoir toutes les chances de décrocher une place en lycée professionnel et certainement de réussir son brevet des collèges série technologique est en train de jouer les Attila des salles de classe : absentéisme fréquent, indiscipline et refus de travailler, comportement grossier et parfois vulgaire.

 

Plus l'échéance s'approche et moins elle devient contrôlable. Elle perd son temps, fait perdre celui des autres qui sont bien plus en difficulté, elle irrite les adultes et nous met en porte à faux. Comment traduire ce comportement insupportable sur son dernier bulletin sans lui barrer la route ? Comment accepter de tels agissements sans perdre toute crédibilité ?

 

Le syndrome Camille a ceci de redoutable qu'il prend en otage les adultes qui assistent impuissants à la course à l'échec d'un élève. Lui donner raison, accepter les échecs lors des contrôles, les refus de travail, sanctionner et décrire la réalité, c'est condamner ce jeune et lui barrer la porte. Fermer les yeux, taire ses turpitudes et ses manquements, c'est encore lui donner raison et le renforcer dans un comportement intenable qui le conduira à l'échec.

 

L'explication n'est plus de mise, ce phénomène est une course en avant, une accélération vers le gouffre que représente les seize ans. Car le syndrome Camille est intimement lié à cette échéance, à la fin de la scolarité obligatoire. Ce seuil franchi, l'élève qui jusqu'alors tenait plus ou moins bien son rôle semble ouvrir les vannes, se laisser aller à toutes les libertés. La limite est franchie et plus rien ne peut la remettre dans le droit chemin.

 

Cet autre, qui jusqu'alors ne manquait jamais une journée de classe, a rompu désormais avec cette assiduité qui faisait sa gloire. Son décrochage est plus tranquille, il est tout aussi sournois. Il indique clairement que les propositions d'orientation que nous allons lui suggérer seront sans effet. Puisqu'il a 16 ans, il se sent libéré de ce poids. La suite sera pour lui dans la vie active, sans formation ni diplôme. Il est libre !

 

Naturellement ce syndrome touche les milieux les plus démunis vis à vis de l'école. C'est souvent la reproduction d'un comportement qui fut celui d'un parent. L'investissement scolaire n'est pas une priorité, la conviction que l'école ne peut apporter des réponses satisfaisantes est plus forte qu'un passé d'efforts et de progrès.

 

Un troisième cesse de venir à l'heure. Lui aussi, son avenir, il le conçoit sans l'aide de nos dossiers et de nos instances. Il se projette uniquement dans le professionnel par l'apprentissage. Qu'importe s'il se trouvera démuni avec son peu de connaissances scolaires, seul le boulot l'attire. Comment supportera-t-il les inévitables cours au Centre de Formation des Apprentis ? Comment retrouvera-t-il cette ponctualité qui est si importante dans le monde du travail ?

 

Un autre vient quand il veut. Les seize ans en poche, il se considère quitte. Il n'accepte même plus de remplir le carnet de correspondance, de justifier ses absences. Il a passé la barrière. Alors, ce qui avait été mis en place pour lui, les espoirs placés dans un apprentissage éventuel vont tomber à l'eau. Quand on caresse l'éventualité d'une issue favorable ou bien d'une réussite scolaire envisageable, il leur faut tout mettre en cause au nom d'une redoutable assignation à l'échec. Nous ne pouvons que constater ces sabordages stupides.

 

Ils finissent ainsi par confirmer le diagnostic initial, celui qui les avait placé dans l'enseignement spécialisé. « Il ne fera rien de bien, il ne réussira pas. Elle ne peut suivre un enseignement ordinaire. Il n'apprendra jamais rien ! » terribles sentences qu'ils ont entendues dans leur enfance. Ils les ont faites mentir le temps d'un parcours de succès et de confiance. Puis, l'échéance se profilant à court terme, ils ont donné raison aux oiseaux de mauvais augure …

 

Parfois, je me désespère devant tant d'efforts réduits à néant. Comment briser ce syndrome infernal ? Comment ne pas perdre le fil au dernier moment ? Si vous pouviez m'apporter des réponses ! Mai et juin arrivent, je vois venir les défections et les renoncements. C'est inéluctable. Que faire ?

 

Finalement leur.

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