Du mercure au chrome sur les genoux

Les meurtrissures de notre âge tendre

Galipettes, gadins, et gamelles.

 

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Curieux cheminement de l’esprit, la canicule insidieuse du moment me conduit à regarder le thermomètre. Celui-ci, tout naturellement est totalement numérique. Adieu la colonne de mercure qui monte qui monte tout comme la petite bête. Je m’en étonne, je m’en désole et mon esprit vagabonde. C’est ainsi que les circonlocutions maladives d’un obsédé de l’écrit le conduisent de bignes et culbutes au temps béni durant lequel mes genoux étaient en permanence couronnés.

J’imagine déjà que quelques mots échappent aux éventuels jeunes lecteurs qui auraient osé entreprendre une lecture aussi casse-cou. Je me dois d’éclairer leur lanterne ! Il fut un temps où un petit appareil, installé à l’abri du soleil, sur un rebord de fenêtre indiquait la température extérieure. Il ne fallait pas consulter son téléphone portable pour découvrir le temps qu’il fait chez soi, mais simplement lire les indications de cet instrument de mesure. Il en était même de plus sophistiqués qui donnait l’amplitude des variations thermiques de la journée en précisant la plus chaude et la plus froide.

Je devine aisément votre perplexité mais il me faut poursuivre cette plongée dans la préhistoire. En ce temps-là, durant les vacances et pas seulement, les enfants allaient librement, loin de la présence des adultes, courir l’aventure en pleine nature sur des bicyclettes dépourvues totalement d’assistance électrique. Leurs engins se transformaient en montures fougueuses affrontant reliefs et obstacles sans la moindre protection. L’inévitable chute était le plus souvent au bout des exploits. C’est cette fameuse « bigne » qui est sortie du vocabulaire des gamins éternellement bloqués sur un écran.

Vous voilà mis au parfum ! La chute entraînait invariablement une écorchure. Genoux et coudes étaient à ce titre les cibles préférées de nos gadins magistraux. Le sang accompagnait le retour à la maison, il était inutile de mentir à nos mères, elles savaient ce qui nous était advenu. La réponse était toujours la même. Avec une certaine jubilation sans doute, pour se venger de la liberté accordée aux garçons et encore trop peu consentie aux filles, elles nous mettaient au supplice.

C’était d’abord l’eau oxygénée qui constituait le préambule joyeux de l’opération. Une réaction magique enchantait celui qui souffrait en serrant les dents, bien déterminé à ne pas montrer qu’il avait mal. Une mousse effervescente apparaissait comme par magie. De la plaie, des impuretés pointaient le bout de leur vilain nez. L'asepsie allait pouvoir débuter.

Cette fois, le cascadeur recevait sa punition avec une bonne dose d’alcool à 90 °. On ne lésinait pas à l’époque sur les degrés. Ça jonglait ferme du côté de la plaie au point que parfois le gamin s’accordait un petit : « Ça pique ! » très en dessous de la réalité. La ouate venait adoucir l’épreuve puis survenait la sanction suprême, la marque d’infamie qui allait nous coller aux basques durant quelques jours : le mercure au chrome.

C’était à croire que nos infirmières avaient une vocation cachée de peintre. L’étalage de la marque rouge dépassait largement les limites de la petite plaie. Le genou ou le coude étaient ainsi couronnés d’un disque qui témoignait à tous que ce maudit garnement n’avait une fois encore pas su se tenir sur ses deux jambes sans choir.

Il en était ainsi durant tout l’été. Une auréole remplaçait la précédente et parfois, quatre couronnes rouges attestaient que la gamelle entrait dans l’anthologie des souvenirs estivaux. Puis, les jours passant, la croute faisait son apparition. Elle se faisait épaisse, maronnasse, craquelante jusqu’à ce qu’elle se déchire lors d’une nouvelle cascade. Tout était à recommencer...

Nous avions nos décorations, belles récompenses pour une liberté qui avait ce prix. Nous en étions fiers. Le plus délicat cependant était d’éviter l’accroc. Le textile était aux yeux de nos génitrices plus précieux que la peau de leurs rejetons. Gare aux fesses de celui qui revenait avec une déchirure. La sanction tombait, terrible, cruelle : « Privé de sortie ! » Elle ne tenait jamais bien longtemps à moins que la poudre d’escampette permit de se sortir de ce mauvais pas.

Mercurialement vôtre.

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