Les trois filles du marinier bougon.

Retour de bâton

Un oracle pour un coracle

 

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Il était une fois un marinier se prenant pour le plus malheureux des hommes. Son épouse, femme courageuse et toujours d’humeur égale en dépit du mauvais caractère légendaire de son époux, toujours par monts et par vaux du reste, sa pauvre Jacquenote qu’il battait comme plâtre à l’occasion de retours trop avinés, ne lui avait donné que trois filles. C’était ce qui lui donnait cette humeur détestable et ce bras trop leste et indigne.

Jacquenote avait un temps partagé la déception de son mari. Un garçon lui eut fait grand plaisir mais bien vite, elle apprécia le fait de n’avoir que des filles, aimables et dégourdies, toujours serviables dont elle n’avait jamais à déplorer les débordements. Elle s’en félicitait même au fil du temps, voyant les désagréments que les garçons de ses amies provoquaient autour d’eux. Mieux encore, elle se réjouissait en son for intérieur que jamais la guerre ne viendrait lui voler l’une de ses filles.

Entre le marinier courroucé et ses filles, les relations étaient tendues. Il leur reprochait de ne pouvoir prendre sa suite, de n’avoir ni force ni ce caractère bien trempé qui fait la réputation de la Marine de Loire. Il déplorait de ne pouvoir partir en expédition avec l’une d’elles. Les conditions de vie à bord et surtout la réputation de ses compagnons de voyage auraient mis en péril la pudeur des demoiselles.

Finalement, fort de toutes ces contradictions et travers, le bonhomme maudissait tout autant ses filles que son épouse. Les gamines avaient grandi loin de ce père bougon, toujours absent, en se disant qu’un jour, il faudrait lui faire une bonne leçon. Pour femmes qu’elles étaient, elles n’en avaient pas moins de l’énergie, des capacités et sans doute bien plus de jugeote que ces gros lourdauds qui vont sur l’eau.

L’occasion de prendre leur revanche avait sonné. Un défi venait d’être lancé dans la ville, il s’agissait de fabriquer le plus original et le plus rapide des bateaux. Chacun pouvant se lancer dans la construction en se démarquant de ce qui se faisait traditionnellement. Les filles décidèrent d’unir leurs efforts pour démontrer à leur père ainsi qu’à ses compagnons de bordée, que les femmes n’étaient pas des êtres inférieurs.

Le père, apprenant le dessein de ses filles, ne prit pas au sérieux ce qu’il estimait être une folie tout autant qu’un caprice qui n’irait pas à son terme. Pour d’ailleurs leur mettre des bâtons dans les roues, il leur interdit d’employer ses outils et convainquit ses amis de faire de même. Ainsi, varlopes et rabots, scies et marteaux leur étaient refusés par ces gredins qui pensaient que ce petit supplément qu’ils avaient dans le pantalon leur attribuait des droits supérieurs aux femmes.

Les filles, non seulement se réjouirent de cette épreuve supplémentaire mais s’en fortifièrent. Plus les mariniers leur opposaient résistance et entraves plus elles se confortaient dans l’idée que leur victoire n’en serait que plus éclatante. Aline, Berthe et Camille se mirent en demeure d’étudier la question en sortant des sentiers battus. Il leur fallait penser différemment et c’est tout naturellement en femme qu’elles se mirent en tête d’aborder le problème.

Puisque les outils du bois leur étaient méchamment refusés, elles voyaient dans cet obstacle la raison même d’envisager la construction de leur bateau du point de vue purement féminin. Elles firent le bilan de leurs compétences respectives. Aline était vannière, experte même dans l’art de tresser l’osier, elle avait de plus une connaissance reconnue de tous dans sa capacité à préparer les meilleurs brins de saule qui soient.

Sa sœur, Berthe étaient une tanneuse dont beaucoup vantaient la qualité du travail, sa science pour travailler les peaux et les assembler une fois qu’elles étaient parfaitement tannées. Elle savait de plus coudre à merveille. Quant à Camille rien de ce qui touchait le chanvre n’avait de secret pour elle. Elle était capable de tresser des cordages merveilleux mais encore de tisser des toiles d’une robustesse extrême. Il faut reconnaître que c’est elle qui avait donné le plus de fierté à leur père en choisissant un métier qui rendait service aux gars qui vont sur l’eau.

Toutes trois cependant s’étaient contentées de satisfaire aux représentations de l’époque et aux désirs de leur père en s’orientant vers des activités spécifiquement féminines. C’est de ce qui paraissait être un handicap qu’elles triompheraient pour clouer le bec à cette troupe avinée de braillards et de misogynes (un bien curieux mot dont elles avaient appris l’existence en serrant les dents et les poings)

Il ne suffit pas de nommer les ressources dont on dispose pour établir un plan de bataille d’un simple coup de pouce. Les demoiselles - car pour compléter le tableau, les jeunes filles avaient toujours refusé d’unir leur existence aux prétendants que leur présentait leur père - devaient se mettre en quête de plans ou même, cela pourrait leur suffire, d’une idée directrice afin de réaliser un bateau en osier.

C’est comme bien souvent dans pareil cas, le hasard qui les plaça sur le chemin du succès. Alors qu’elles étaient en pleine réflexion, tentant vainement de rassembler des idées qui partaient véritablement dans toutes les directions que trois jeunes gens, trois gallois qui avaient entrepris de découvrir le continent en remontant la Loire s’en vinrent à croiser leur chemin.

Ces garçons étaient les précurseurs de ce qu’on appellera plus tard le tourisme. Ils parlaient un français remarquable en une époque où cette langue était parlée par les plus érudits de l’Europe entière. Ils avaient fait des études d’histoire ce qui facilita grandement la suite de notre histoire. Allain, Bevan et Cain croisèrent les jeunes filles un jour qu’elles étaient toutes trois à prendre des mesures et faire des croquis sur les quais du port en examinant les différents bateaux.

Curieux comme le sont parfois les visiteurs qui prennent le temps de découvrir un pays et ses habitants, les garçons interrogèrent les jeunes femmes d’autant plus qu’ils les trouvaient toutes trois à leur goût, sur les raisons de leurs curieux agissements. Était-ce leur accent, leur prestance, leur sourire, toujours est-il que Aline dévoila ce que d’habitude les sœurs gardaient dans le secret de leur cœur.

Elle n’eut qu’à s’en féliciter car les gallois, s’ils n’avaient aucune compétence particulière dans l’art de la navigation, avaient étudié tout particulièrement l’histoire du commerce de l’étain entre Les Cornouailles et le Continent bien avant la conquête romaine. Allain se souvenait d’un auteur grec qui évoquait trois siècles avant Jules César un grand navire en osier qu’on nommait « Coracle ». Bevan quant à lui avait lu que des tables d’argile mésopotamiennes mentionnaient que l’arche de Noë était construite de la sorte. Cain, ne disait rien, tout à son admiration pour Camille.

Les ligériennes voulurent en savoir plus. Les garçons n’avaient que des souvenirs lointains de leurs cours d’histoire mais se rappelaient avoir vu de telles embarcations sur deux rivières galloises : le Teifi et le Towy. C’est ainsi que d’évocations imprécises en détails plus précis leur revenant en tête, la description qu’ils en firent finit par convaincre les trois filles qu’elles tenaient là une merveilleuse idée.

Sans plus tarder, elles se mirent à l’ouvrage, rassemblant l’osier nécessaire sous les quolibets des charpentiers navals, des mariniers et des gens du pays. Elles s’en moquaient, surtout qu’elles avaient l’aide, le soutien et l’affection des trois étrangers qui décidèrent d’interrompre leur expédition pour une aventure plus exaltante encore.

Le plus gros problème se posa à Berthe qui devait constituer une immense enveloppe faite de peaux de cheval. Comment malgré les coutures, assurer l'étanchéité du dispositif. Elle fit preuve d’astuces et d’un art consommé des doublures. Tendre cette merveilleuse peau ne fut pas aisée non plus. L’aide des Gallois, de solides gaillards leur fut extrêmement utile, sans eux, rien n’aurait été possible ce qui explique sans doute la reconnaissance qu’elles leur témoignèrent si bien, que trois idylles naquirent de l’aventure.

Quand Aline songea dresser un mat lui aussi en osier, ses sœurs crièrent à la folie. Elle finit par entendre raison suivant les conseils de Allain avec lequel elle avait noué une relation qui avait tout l’air de les satisfaire grandement. Le garçon lui conseilla de couper un bambou, cette essence qui poussait depuis quelque temps dans la région. Si une perche est fragile, dix perches solidement nouées sont d’une résistance sans pareille.

Camille avait tissé une voile superbe, des cordages remarquables. Pour parfaire si besoin était l’esthétisme de ce chef d’œuvre d'ingéniosité, les trois compères voulurent apporter leur pierre à l’édifice, en sculptant en bon Gallois qu’ils étaient, un magnifique dragon en pin qu’ils fixèrent à la proue. Le Coracle était fait prêt, racé et magnifique, il semblait même qu’il allait cracher le feu sur la rivière pour vaincre ses adversaires d’autant plus, qu’ironie de l’histoire, la course aurait lieu de La Chapelle Saint Mesmin jusqu’à Châteauneuf sur Loire.

Il ne manquait plus que le mettre à l’eau sous le regard sardonique d’une assemblée qui s’était pressée sur le quai de Recouvrance, certaine d’assister à la déconfiture de ces trois prétentieuses et au naufrage de ce panier flottant comme on le nommait ironiquement dans toute la ville. Les gens sont mesquins, en bord de Loire comme partout ailleurs ! Ils en furent, et c’est heureux pour mon histoire, pour leurs frais !

Le père des jeunes femmes avait cessé de maudire la destinée. Il avait révisé depuis quelque temps déjà ses conceptions un peu bornées concernant ses filles d’autant que la fréquentation des trois Gallois, grands buveurs de bière, rudes à la tâche tout autant qu’à la chopine lui donnait l’espoir d’avoir des petits fils rapidement.

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Naturellement le Coracle remporta l’épreuve haut la main. Un bateau ainsi construit était bien plus léger que ses concurrents, faits dans les règles de l’art. Il y eut bien un expert venu de la Loire angevine pour critiquer vertement cette hérésie selon la tradition. Le garçon n’avait certes pas tout à fait tort, le bateau n’était pas conçu pour transporter lourde charge même si en la matière, il avait quand même du coffre. Mais là n’était pas le défi que les filles avaient gagné.

Leur plus belle récompense fut pourtant l’amour qu’elles avaient trouvé dans l’histoire et ce doux parfum d'aventure qui les poussèrent à s’éloigner à jamais de la Loire. Trois mariages avec dans la corbeille des mariées, des billets pour une nouvelle épopée. Allain et son Aline, Bevan et Berthe, Cain et Camille partirent pour le lointain Vietnam. C‘était l’époque des grandes expéditions à travers le vaste Monde. Ce sont eux qui furent à l’origine des bateaux paniers construits en bambou et non en osier. Le marinier bougon en était pour ses frais, il ne vit jamais ses petits-enfants.

Voyageusement leur.

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