Vos contes sont politiques …

Le beau compliment que voilà.

En guise de mise aux poings

Le  Conte est un sport de Combat

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Un homme, quelque peu offusqué sans doute par ma prestation, est venu vers moi pour m’asséner cette remarque qu’il voulait sentencieuse : « Vos contes sont politiques ! ». La belle affaire que voilà. Que voudrait-il qu’ils soient ? D’insipides récits du passé, issus d’une tradition à jamais figée dans le formol, sans aucune implication sur notre présent ? Je crains alors que l’esprit du Conte, comme art de toute forme d’oralité passe pour un genre parfaitement obsolète.

Oui monsieur, Conter c’est prendre pied dans le réel en utilisant le plus souvent les habits d’une tradition qui n’a de sens que si elle permet d’éclairer notre vie quotidienne. Le conteur ne doit pas être le gentil raconteur d’histoires anciennes, dénuées désormais de tout message, de toute critique d’une époque qui ne supporte que la langue de bois et la conformité. S’il porte une lanterne c’est pour éclairer de manière biaisée certes mais tout à fait consciente l’aujourd’hui et souvent son lendemain.

Cette remarque voudrait sans doute que mon activité se fige à jamais dans les textes issus de la longue, l’interminable ribambelle d’un patrimoine mondial qu’il conviendrait de ne plus faire évoluer. C’est bien vite oublier que les contes d’antan avaient leur utilité dans une époque donnée, dans un contexte social et politique précis, qu’ils étaient alors critiques et caricatures, dénonciation et extrapolation. Les reprendre tels qu’ils sont, c’est se contenter de réciter aimablement des histoires hors de tout apport personnel.

Le conte doit être subversif ou bien il ne sert qu’à endormir ces grands enfants que sont devenus des citoyens prompts à avaler toutes les couleuvres qu’on veut bien leur servir. L’art devrait suivre le même chemin plutôt que de chercher simplement la formule la plus rentable, celle qui va faire monter la cote et activer les ventes. Les artistes d’une manière générale ne peuvent se satisfaire de notre société à moins de n’avoir d’autre préoccupation que de planquer leur argent en Suisse. Ceux-là risquent d’hériter d’un hommage national lors de leur disparition, preuve éclatante qu’ils n’ont pas troublé l’ordre établi.

Alors, laissez-moi me gausser des puissants, des individus en place, permettez-moi de confondre les époques, de glisser des allusions, de me nourrir de saillies et de diatribes. Ceux qui ne se sentent pas concernés peuvent se boucher les oreilles, passer leur chemin. La télévision est une formidable alternative, ils y trouveront tout ce qui ne gratte pas, ne choque ni ne pousse à réfléchir. Ils ont même l’embarras du choix au royaume des paillettes illusoires.

Je suis un poil à gratter, un bouffon, un fou du roi. Je me moque de déplaire et d’irriter puisque la seule fonction qui vaille pour un conteur c’est de déranger. L’échevin peut gronder, menacer de porter plainte, la fiction semble provoquer chez lui affliction et contrariété. Mais que serait un monde sans contre-pouvoir, sans parole qui échappe au contrôle de l’argent et de l’autorité. Il est parfois la cible. Et alors ? En acceptant le poste, il devait savoir à quoi s’attendre.

Je sais que d’autres envisagent l’activité de manière fort différente. C’est d’ailleurs pourquoi je préfère Bonimenteur à Conteur, me refusant de me satisfaire de reconduire sans mettre mon grain de sel, le patrimoine ancestral. J’admire leur capacité à se couler merveilleusement dans des histoires parfois aussi vieilles que le Monde. Ce ne sera jamais mon cas. Il me faut toujours garder un pied dans ce présent que j’aimerais plus radieux, plus fraternel, plus humain et mes récits s’évertuent à transmettre ce désir insensé.

Oui, mes contes sont politiques et vous voilà prévenus, n’en soyez plus surpris. Ils n’appartiennent à aucune obédience, à aucun parti, à aucune idéologie autre que celle de l’humain. Vous m’acceptez ainsi ou bien vous faites en sorte de ne pas croiser mon chemin. Mais prenez-y garde, je m’insinue, je m’invite, je m’impose pour vous asséner mes convictions sous l’habit du bateleur.

Raconteusement vôtre.

cnc

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