Lettre d’une lettre à celui qui l’a rédigé …

Retour à l’envoyeur.

Freluquet, épistolier de pacotille

 

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Monsieur, vous qui prétendez avoir pris la plume pour me rédiger, je viens ici vous exprimer publiquement mon désarroi tout autant que mon incompréhension. Vous me placez, par ce geste que vous n’avez pas assumé totalement du reste, dans une bien fâcheuse posture. Vous m’avez confié la lourde tâche d’atteindre tous les français, de porter une parole qui faute d’être entendue, a besoin désormais de passer à l’écrit, sans véritablement m’en donner les moyens.

Curieusement, est-ce parce que de votre côté, vous n’entendez ni ne comprenez les cris de la foule que vous lui retournez ces mots ? J’aurai aimé être manuscrite, ne pas être diffusée par le truchement de la presse régionale sur des lettres de plomb dans le contexte guerrier que vous avez instauré dans le pays. L’analogie est redoutable et dessert ma cause tout autant qu’elle alourdit votre propos, le rendant distant et quelque peu hypocrite.

Vous eussiez, comme vous le prétendez implicitement, un peu d’affection et de considération pour vos chers compatriotes, que c’est dans leurs boîtes aux lettres, que votre missive leur serait parvenue avant que de s’étaler dans les colonnes de vos alliés objectifs : les médias. Mais, hélas, mon cher rédacteur, vous avez une trop haute considération de votre personne pour vous abaisser à une telle proximité. Pire, vous craignez à juste titre le flot immense de retour à l’envoyeur qui ne manquera pas de vous revenir. Cela, tout autant que les slogans qui appellent à votre démission, vous ne pouvez le tolérer tant votre Ego est considérable.

Mais mon cher ami, le plus grave est ailleurs. Ne sollicitant pas en premier lieu le service public de la poste, lui préférant l’impersonnelle diffusion de la presse, qui, dois-je vous le signaler, suppose un achat pour celui qui veut vous recevoir chez lui, vous marquez à la fois votre mépris pour les fonctionnaires et votre volonté de vous inscrire dans une démarche marchande avec la complicité de vos obligés.

Une lettre, monsieur, s’adresse d’abord, en main propre ou par préposé interposé, à son destinataire. Ce fut là, la gloire et l’honneur du courrier. Je tenais tout particulièrement à ce que vous respectiez cette grande tradition, dussiez-vous, pour marquer votre Grandeur, user du sceau Royal plutôt que du timbre, (pas le fiscal que vous appréciez tant mais bien le bel objet philatélique). Mais que nenni, vous avez une si piètre considération de ce qui fit jadis la noblesse de la France que vous avez différé ce geste. Il n’est pourtant plus belle marque d’affection sincère que l’envoi d’une lettre ! Vous avez, par vanité, optez d’abord pour la médiatisation avec la population, une démonstration affligeante de ce qui vous est reproché par les Gilets Jaunes. La lettre arrivant plus tard dans les boîtes à lettre de ce petit peuple, cadet de vos soucis.

Votre modernité vous aveugle. Vous n’êtes pas proche des gens auxquels, en guise de formule de si peu de politesse, vous réclamez la Confiance. Je doute que les lecteurs apprécient cette manière fort cavalière de conclure une missive qui relève d’ailleurs plus du style télégraphique que de la belle prose sincère. Cette façon d’expédier ainsi la chute, est d’une brutalité assez semblable à celle dont vous faites preuve vis à vis de ceux que vous nommez malgré tout vos Chers compatriotes.

Moi, la lettre à tous les français, je m’indigne de votre ton, je suis scandalisée par la manière, je désapprouve le style. J’aime les envolées lyriques, j’exècre les faux-semblants, j’adore les belles tirades, je désapprouve vos phrases lapidaires, je me délecte des belles tournures, je suis surpris par la platitude administrative de vos affirmations.

Nous avions tous deux, l’occasion unique de réconcilier le peuple avec l’écrit, la belle correspondance, vous êtes tombé dans la facilité, ne daignant pas prendre le temps qui convenait à la rédaction d’un message qui aurait fait date, un véritable acte fondateur. Oui vraiment, je suis déçue de porter une pensée étroite, un propos insincère, une volonté de brouiller les pistes. Point de flamme dans cette lettre, c’est sans doute pourquoi elle ne se retrouvera pas dans les boîtes aux lettres et nul cachet de la poste qui aurait fait foi à un envoi, hélas de si peu de foi.

En défiance absolue.

Moi la lettre écrite par quelqu’un qui n’a pas pris la peine de me respecter.

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