Jouer aux billes

Le sens des affaires.

Sully, mon pays d'En-France

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Enfants, nous disposions d'une formidable école de commerce qui nous dispensait son enseignement durant les récréations et les vacances. À ce petit jeu, j'ai bien plus perdu que je n'ai gagné, comprenant que tout fils d'artisan commerçant que je pouvais être, je ne disposais pas de cette fameuse bosse du commerce qui engendre les plus redoutables requins.

Dépourvu du sens des affaires, chaque jour, je me présentais à mes bourreaux, le sac cousu par ma mère dans du velours épais et chamarré, soigneusement enserré à son extrémité par une cordelle de chanvre qui étranglait la pochette en coulissant dans un tunnel patiemment piqué à la main. Je m'embarrasse de détails techniques qui ne préoccupaient guère mes détrousseurs, qui disposaient quant à eux de mallettes de capacité largement supérieure. Avec un brin de jugeote, j'aurai dû me méfier de ces grossistes impitoyables. Hélas je n'ai jamais rien compris au monde des affaires.

À l'école, nous nous installions au pied des tilleuls dont les racines proposaient de jolis boursoufflements du sol. Nous disposions, privilège aussi totalement disparu, d'une cour en terre battue, autorisant toute la diversité de possibles dans le jeu de billes. Ne souhaitant pas remuer le couteau dans la plaie, je ne rentrerai pas dans la description des différentes pratiques qui me mettaient régulièrement en faillite.

Les billes firent rapidement un trou dans mon argent de poche tandis que mes parents tiquaient quand ils découvraient que j'achetais à nouveau de la matière première à la boutique à cent balles. Il y avait manifestement déperdition fréquente dans les stocks sans que je puisse accuser mon sac d'être percé. J'aurais dû me contenter des billes en terre, hélas, j'étais attiré par ce qui brille et me trouvais régulièrement délesté de merveilleuses agates. La leçon me fut profitable sans doute puisque depuis, je ne porte pas le moindre bijou.

Je ne portais pas le chapeau même si je perdais souvent mes calots. En ce domaine cependant, je disposais d'un lourd handicap par rapport à mes camarades dont les pères travaillaient dans l'usine Simca. Ne disposant pas à foison de roulement à billes métallique, je ne les affrontais pas sur le terrain délicat de la bataille de gros calibre. Voilà un autre enseignement qui me fut profitable, il y a bien des domaines où il est impossible de rivaliser avec les privilèges de la naissance.

Le jeu de billes m'enseigna encore qu'il est préférable non pas d'avoir le bras long quoiqu'il y a sans doute une corrélation manifeste mais une main de taille respectable afin que son empan vous permettre de dégommer aisément votre concurrent. Je me rabattais alors sur les jeux d'enclos, cette forme du chamboule-tout qui laisse quelques miettes au plus maladroit. Le calot y jouant un rôle prépondérant, je dus me rendre à l'évidence : je ne disposais pas de la bonne force de frappe.

Je me rabattais sur les jeux de poursuite, créant des circuits qui tenaient compte essentiellement de l'actualité sportive de l'heure. Les vingt-quatre heures du Mans ou le Tour de France eurent nos préférences. Ce jeu, il faut l'avouer ne passionnait pas les maîtres de la discipline, il y avait si peu à gagner. Tout au contraire, il enchantait les imaginatifs, les rêveurs, ceux qui aimaient à se raconter des histoires sans prendre le risque de se voir dépouiller au coin du bois.

C'est sans doute accroupi, les genoux décorés (nous disions couronnés) par l'inévitable mercure au chrome qui estampilla ma jeunesse, que j'ai pris le goût du récit, de l'épopée tout en perdant à jamais ce désir de gagner toujours plus qui était la marque des virtuoses de la bille. Tout se décida très tôt en somme pour moi et je tiens à remercier les quelques gredins, en culotte courte eux aussi, qui me firent comprendre à mes dépens, que je ne serai jamais un être vénal et mercantile.

Éducativement leur.

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