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Billet de blog 16 mai 2021

Du plomb dans la tête

L'impossible compagnon

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Conte dominical

Du plomb dans la tête © C'est Nabum

Quand Berlaudiot a une idée en tête, il n'est plus moyen de lui faire entendre raison. Notre brave garçon qui adore courir les bois en quête d'une proie dont il s'empare par la ruse et le piège, occupe une grande part de son temps à traquer sa future prise, à en observer tous les comportements, à noter ses habitudes et son territoire d'action.

Berlaudiot n'est pas à franchement parler un braconnier, il faudrait plutôt le classer dans les collectionneurs. Sa quête est unique, un seul spécimen de chaque espèce pour le seul plaisir de l'affut et de sa réalisation. La bête prise dans des conditions qui ne mettent pas en danger sa survie, Berlaudiot la relâche après l'avoir croquée sur son carnet de chasse.

Beaucoup au pays s'interrogent sur cette fameuse musette qu'il porte toujours sur le flanc. Nombreux sont ceux qui se gaussent de la voir toujours plate, prenant le gentil garçon pour un maladroit congénital, un chasseur éternellement bredouille. Berlaudiot rit sous cape, il a là le plus beau tableau de chasse qui soit, le plus complet aussi, s'accordant le privilège d'emprisonner un temps des spécimens d'espèces protégées pour un petit croquis.

Tout avait commencé par un malentendu, une confusion sans doute due à sa naïveté tout autant qu'à sa manière si particulière de comprendre le monde qui l'entoure. Sa pauvre mère ne cessait, la saison de chasse venue, de mettre en garde son rejeton, fréquentant beaucoup plus l'école buissonnière, voire forestière que la communale. Ne parvenant pas à l'envoyer en classe, sa génitrice lui disait gentiment : « Prends garde aux chasseurs. Ne t'approche pas trop près d'eux ! »

C'était ce qu'il ne fallait pas dire à un tel gamin qui dispose d'un sens congénital de la contradiction. C'est précisément vers les hommes portant fusil à l'épaule que le menaient ses pas. Il aimait leur connaissance de la nature, leur patience aussi comme l'obéissance de leurs chiens. C'eut été pour lui le plus bel univers s'il n'y avait eu ses coups de feu dont il n'avait jamais supporté le bruit.

Les chasseurs riaient fort de ces mimiques, de ses sursauts, de sa frayeur quand un coup partait. Le gamin se comportait comme un animal apeuré. Il se bouchait les oreilles, gémissait et si le coup portait et qu'un chien rapportait une pièce, il pleurait comme une madeleine devant l'animal mort. Pourtant, lui l'imbécile, avait si bien écouté les chasseurs qu'il était passé maître dans l'art de repérer les traces, de deviner la cache d'un gibier, de sentir leur présence. Seule la mise à mort était pour lui intolérable.

Les hommes en tenue de camouflage s'en amusaient tout en profitant de son art de la traque cynégétique. Un jour, l'un deux eut une remarque décisive, une de ces répliques qui changent la vie de celui qui en est la cible. Berlaudiot s'en souvient encore en se félicitant d'avoir su ainsi, prendre la balle au bond pour effectuer le meilleur choix. « C'drôle, y'a pas moyen de lui mettre du plomb dans la tête. Jamais ce gamin ne s'ra un bon fusil ! »

L'homme avait raison sur un point, le fusil ne serait jamais son fort. Mais ce plomb dans la tête lui fit l'effet d'une sourde menace. Voulaient-ils, lui et ses compères, le prendre pour cible ? De ce jour le gamin cessa de fréquenter les chasseurs pour courir en solitaire la nature sauvage. Mais ce plomb ne cessa de tourner dans sa trombine, il en fit une fixation. C'était sans doute la clef de l'énigme, la réponse qui donnera un sens à son existence marginale.

Le gamin grandit, devint un adulte qui ne fréquentait pas les autres. Il passait son temps dans les bois, s'était initié à la mycologie avec le meilleur spécialiste du pays, un certain Ti Georges qui devint son seul ami véritable. Grâce à son enseignement, il se fit le plus grand ramasseur de champignons du pays, de quoi gagner sa croûte sans avoir à travailler à la manière de tous les autres. Cependant, il lui manquait ce plaisir passé de la traque animalière.

Le hasard vint à son secours. Un lundi matin qu'il traversait bien vite le marché du bourg, un bonimenteur ventait un curieux produit : « Approchez, approchez ! Venez découvrir mes mines de plomb. Grâce à elles, vous deviendrez un artiste. Le lot non pas pour 10 francs, mais pour ce billet de dix, je vous offre le lot de crayons à la mine de plomb, le carnet à dessin et un petite guide pour effectuer vos premier pas ! »

Et si c'était là ce plomb qu'il avait dans la tête depuis si longtemps ? Berlaudiot sortit un billet de sa poche, acheta ces curieux crayons et durant plusieurs mois, disparut totalement de la circulation. Fort heureusement, l'époque n'était pas aux champignons. Il ne perdait rien à découvrir tout seul l'art du dessin.

Il s’aperçut qu'il disposait d'un petit talent, après des débuts hésitants, ses productions devinrent progressivement très ressemblantes. L'idée germa dans cet esprit que beaucoup qualifiaient à tort de dérangé. Il alla chez le bourrelier du champ de foire, le père Robert, pour lui commander une musette de chasse, « sans filet à gibier » précisa le jeune homme. Il fut servi dans la journée car l'homme était habile et toujours bien disposé à son égard.

Berlaudiot débuta sa collection. Il eut été bien étonné qu'on désigne ce qu'il faisait du nom d'imagier. Jamais, les rares fois où il avait mis les pieds en classe, il avait hérité d'une image, n'ayant pu accumuler les bons points, lui l'adepte du bonnet d'âne. Mais qu'importe, c'est exactement ce qu'il constitua, un peu comme monsieur Jourdain qui ignorait faire de la prose.

Bien plus tard, sa quête arrivait à son terme. Il avait croqué sans les tuer ni les manger, tous les animaux du pays, du moins les oiseaux et les mammifères. Les insectes lui posaient des problèmes insolubles tandis que les poissons se refusaient à ses observations. Il passa un temps considérable à traquer le Circaète Jean-le-Blanc qu'il parvint enfin à coucher sur le papier quand il vit, à la tombée du jour, passer devant lui un curieux petit animal d''une beauté à vous couper le souffle.

Tout berlaudiot qu'il était, il avait appris à lire assez pour aller à la bibliothèque municipale de la si belle rue du Bout du Monde afin de chercher le nom et surtout l'orthographe de ses proies. Il en avait soupé des moqueries des camarades les rares fois où il se rendait en cours à ce propos pour ne pas entacher ses précieux carnets d'une erreur impardonnable.

La bibliothécaire, habituée à ses visites, avait constitué un fonds documentaire spécialement pour lui, qui faisait également le délice des enfants. Elle prenait toujours beaucoup de temps pour satisfaire ses recherches d'autant qu'elle avait eu le privilège rare d'admirer son travail. Elle espérait secrètement qu'un jour il lui en fasse don pour une exposition lors de la fête de la Sange : le grand rendez-vous des amoureux de pêche, de chasse et de nature.

Cette fois la recherche fut ardue. L'animal ressemblait à un chien avec une queue en panache, des fausses allures de raton laveur ou de martre et un pelage soyeux tout autant que magnifique. Berlaudiot avait acquis un sens de la description qui fascinait la dame. Celui qu'on traitait aimablement de simplet dans le pays en aurait remontré à nombre de ses détracteurs.

La bibliothécaire fut sauvée par cet outil dont elle venait d'être équipée. Un ordinateur relié à un réseau mondial en devenir, une sorte de toile dont Berlaudiot aurait fait un filet pour attraper ses proies. Elle découvrit que son visiteur avait probablement débusqué un Chien Viverrin, espèce invasive, venue d'ailleurs avait-elle du expliquer à son questionneur ; un canidé qui a la particularité d'hiberner et qui se montre totalement hostile à toute forme de domestication.

Berlaudiot nota les informations. Une nouvelle idée trotta dans sa tête. Il avait rempli sa première mission. Ses carnets étaient une représentation exhaustive et fidèle de la faune locale (c'est son amie la bibliothécaire qui lui avait dit un jour cette formule dont il fut particulièrement fier et qu'il aimait à se répéter). Maintenant il allait s'atteler à une nouvelle mission, domestiquer un chien viverrin, en faire son compagnon. Il se sentait si seul depuis le départ de sa vieille mère.

L'histoire ne dit pas si Berlaudiot a réussi dans son entreprise. Elle lui a demandé tant de patience et de temps, qu'on ne le vit jamais plus à Sully-sur-Loire ni aux alentours. Il se peut après tout, que ce soit lui que le bel animal libre soit parvenu à ensauvager tout à fait. Ce serait sans doute la meilleure des hypothèses, la place de ce gentil bredin est bien plus au fond des bois que parmi les humains.

Domestiquement vôtre.

Armelle Taillandier

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