« Mon Canard Bleu »

Pour un bec avec toi …

Conte du palmipède volage

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Depuis quelques temps le Canard fait la une dans une belle cité. Qu’il fasse la course sur la Loire, qu’il soit laqué et venu de la lointaine Chine ou qu’il soit tout bleu et grandement grotesque sur la danseuse des municipalités successives, il trône en majesté, se fait ridicule à souhaits tout en évoluant toujours aux frais de la Princesse.

Cette fois, le rideau se lève sur cette curieuse envie de palmipède. Les observateurs attentifs de la faune locale s’attendaient en effet que l’Oie fut à l’honneur depuis qu’une troupe multiforme a envahi nos berges. Il n’en est rien, le Capitole n’évoque nulle envie de promotion dans une cité où Brutus a poignardé César. Le cygne lui aussi très présent sur la rivière s’attendait à faire la une, hélas, il n’est pas chinois mais plutôt indien, annonciateur sans doute de cuisantes déculottées électorales, il convenait là encore de ne pas y tremper sa plume !

Ce ne sont pas non plus nos hérons cabotins qui ont attiré notre échevin. Ils ont un bec si long que l’homme, ne se sentant pas orateur pour deux sous, a préféré passer son chemin. La métaphore lui aurait été fatale lui qui aime danser d’une patte sur l’autre sans savoir dans quel nid se glisser. Et d’ailleurs, ce bel oiseau gracile ne convenait guère à la nouvelle stature de notre bonhomme.

C’est le Canard qui eut sa préférence. Le choix n’est d’ailleurs pas si surprenant puisque nous avons pris l’habitude d’en voir de nombreux sur le canal, pourvu qu’un compagnon de joute de l’intéressé ne l’ait pas vidé. Le charmant volatile amuse les enfants, qui n’ayant rien compris aux herbivores les gavent de pain, et fait sourire les plus grands dans la dérisoire lutte des mâles à conquérir une femelle. C’est sans doute ce qui fit pencher la balance…

Un concours de circonstances avait permis à notre personnage de prendre son envol. Il se gaussait du bec, se dressait sur des pattes qu’il savait palmées. C’est sans doute l’analogie à Cannes qui le poussa à réclamer une médaille pour rendre plus attrayante encore ses plumes lustrées. Mais tout bascula quand une admiratrice lui susurra à l’oreille : « Mon Petit Canard Bleu, vivons le grand amour… »

Ce fut le coup de foudre, la belle romance, une folle épopée qui chercha dans un premier temps dans la fuite lointaine, la tranquillité de la discrétion. Ils allèrent loin, très loin même pour fricoter tranquillement. Il n’y a pas de honte à cela, contre l’amour on ne peut rien, il impose sa volonté à tous, jeunes ou plus vieux, c’est un tremblement de terre quand il vous prend par le cœur. Nous n’aurions pas eu notre mot à dire, si cette idylle merveilleuse ne fut financée en partie par nos soins.

Les tourtereaux avaient besoin de quiétude dans une cité où la rumeur va son train. Qu’à cela ne tienne, les palaces parisiens feront l’affaire et les notes de frais étancheront les ébats confortables. Il est rassurant de constater que notre bon Prince aime le confort. Nous en doutions quelque peu à cause de son manque d’entrain pour fournir des douches aux démunis. Cette révélation aurait pu être à son crédit si hélas elle ne fut qu’à notre débit.

Notre bon Canard Bleu coulait donc des jours heureux en compagnie de sa dulcinée. Elle lui faisait de tendres becs, nous fermions les yeux sur la chose quand un autre canard, enchaîné celui-là à la vérité et au besoin intangible de pourchasser les abus, ne dévoila l’affaire au grand jour. Chacun ici fit semblant de s’indigner alors que tous pensaient savoir ce qui fut inévitablement démenti. La belle hypocrisie que voilà !

La roue tourne. La seule attente d’un peuple gaulois comme le nôtre est de ne pas être les dindons de la farce. Le fameux Canard Bleu, éponyme du galant, installé sur le bateau immobile, devra au plus vite cesser d’offenser nos yeux et notre dignité. Si la roue ne tourne pas sur la Loire, il conviendrait néanmoins qu’on retire le symbole vivant des frasques supposées.

Coquinement leur.

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