La machine à nuages.

La splendeur d’une lourde menace.

La beauté du diable

 © Vincent Guillebeault © Vincent Guillebeault

 

 

Il fut un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent connaître durant lequel, quand nous longions la Loire, nos châteaux servaient de point de repère. Plus nous nous approchions, plus nous jouissions d’un spectacle majestueux qui nous enchantait. Nous avions nos petits cailloux semés sur notre parcours, de merveilleux petits cailloux, dressés avec amour par des ouvriers anonymes, il y a fort longtemps.

Puis tout a basculé du côté de Chinon à Avoine précisément à la confluence de l’Indre et de la Loire. Nous passions là et nous évoquions à mots couverts, la construction de ce que nous nommions alors : « Une pile atomique ! » Il faut avouer qu’à l’époque le mot portait à la fois la terreur semée par Hiroshima et la magie d’un progrès qui semblait n’avoir aucune limite.

Puis d’autres monstres sont venus défigurer nos rives. Elles se firent plus hautes, plus voraces, plus menaçantes aussi. Saint Laurent-des-Eaux, Dampierre-en-Burly, Belleville-sur-Loire furent bientôt nos nouveaux points de repère avec des volutes qui se voyaient à des kilomètres à la ronde. Nos châteaux étaient dégradés, disparaissant derrière ses maudites machines à nuages.

Le temps passe, la menace sourde perdure et l’esthétique de nos tours de refroidissement ne me saute toujours pas aux yeux. Je me souviens pourtant d’avoir lutter bec et ongles pour empêcher la construction de la dernière née celle de Belleville. Participant à des manifestations, des marches, un Festival sans lendemain et étant un des acteurs d’un film de lutte, tendant la perche à Paul qui allait être exproprié sans ménagement le contraignant à quitter sa belle ferme.

Nous n’avons plus de girouettes ! Où que nous soyons, il nous suffit de lever les yeux pour apercevoir ces messages inquiétants qui montent dans le ciel. Il y a des villages qui ont la « chance » d’en voir deux à la fois. Quel bonheur sans pareil quand surviendra la grande catastrophe, ils n’ont pas besoin des pastilles d’iode si dérisoires.

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Nous n’avons pas que le plaisir des yeux, les inconvénients sournois ne se mesurent pas officiellement. Pourtant les cancers de la thyroïde sont à la mode en bord de Loire, un privilège dont on se passerait volontiers ! Nous avons encore l’immense privilège de profiter de lignes à haute tension qui viennent défigurer en maints endroits une Loire pourtant classée au Patrimoine de l’humanité. Ces pylônes sont si beaux que nous devrions nous en réjouir.

Et puis, cerise sur le radeau, il y a encore ces barrages qui interdisent la navigation sur la Loire. Des panneaux inquiétants annoncent la chose, ce mur qui barre la rivière et contraint les kayakistes à mettre pied à terre. Ils se rendent vite compte qu’on s’est moqué d’eux puisque les injonctions précèdent l’obstacle de plusieurs centaines de mètres ce qui les contraint à porter leur embarcation dans des conditions délicates.

Pour ceux qui passent outre, ils trouveront à Belleville une écluse réservée aux bateaux de Loire tandis qu’à Dampierre un toboggan leur fournira des sensations fortes. C’est à Saint Laurent qu’EDF montre son vrai visage. La Loire est barrée et rien de mieux. Débrouillez-vous ! Et ne vous aventurez pas à pointer une paire de jumelles vers ces merveilleuses installations civiles, vous auriez immédiatement la visite d’escouades sécuritaires. Les Centrales sont sans risque parait-il mais enfermées derrière des barbelés qui en disent long sur la sérénité de l’endroit.

Vous l’aurez compris, je ne goûte guère à ces géants sournois qui tôt ou tard se réveilleront pour semer la mort et la destruction. Ne soyez pas impatients, tout vient à point pour qui sait faire confiance les yeux fermés aux apprentis sorciers. En la matière, Thanatos est venu s’installer en bord de Loire. Il dispose de quatre demeures princières qui honorent les futures ténèbres.

C’est ainsi que lorsque je vois de charmants touristes sur les chemins de la Loire à vélo, perchés sur une bicyclette électrique, je ne peux m’empêcher de leur faire remarquer que c’est pour eux qu’on a défiguré notre belle rivière. Ils ne peuvent comprendre, ils sont formatés par la propagande honteuse d’un pouvoir qui s’est toujours vendu au plus offrant. Nous autres les ligériens nous aurons au moins la chance d’être les premiers irradiés quand vos machines à nuages perdront la tête.

Nous nous consolons par ces beaux clichés qui nous viennent de l’Enfer. Le diable autrefois, lançait des ponts sur la rivière, il a grandement amélioré ses compétences. Le génie civil n’a pas de limite. Ces grandes tours que vous admirez au long sont en fait les futurs incinérateurs de tous nos espoirs. Elles ne sont jamais aussi belles que dans le soleil couchant, celui de la fin des temps. Pensez-y !

Apocalyptiquement leur.

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