Quand la petite reine s'arroge le pouvoir de nuisance

Pignon sur rue

La mobilité frousse pour les piétons ...

 

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Les temps changent : la petite reine s'est remise en selle jusqu'en faire son trône. Elle gouverne la cité, s'arroge tous les droits tout en jouissant de l'immunité que lui confère son statut. Parmi des vassaux, le piéton n'a plus qu'à se laisser rouler sur les pieds, se faire sonner les cloches avant que de se garer devant la chevauchée sauvage.

C'est le retour de la facture sociale appliquée au trottoir et aux chemins de randonnée. Car, dans ce curieux partage, la bicyclette a pris la main au pied levé pour foncer tête baissée et tambour battant. Son électrification l'ayant faite passer dans une autre dimension, celle de véhicule prioritaire, pressé et indifférent.

Bien sûr, je force le trait car dans ce domaine j'en connais un rayon. J'ai même pignon sur rue pour cette spécialité que je pratique en roue libre et en mots virulents. Mais enfin, prenez la peine de baguenauder tranquillement en bord de Loire ou de canal, sur un trottoir ou une bande curieusement partagée et vous aurez la surprise de voir surgir des bolides indifférents, exigeant que le passage leur soit ouvert. Si ceux-là ne sont pas majoritaires dans la grande cohorte des vélocipédistes, ils se distinguent par leur morgue, leur mépris et leur dangerosité.

Le piéton discute, flâne, admire le paysage. Il n'est pas spécialement attentif à des engins lancés par la grâce de mollets sportifs ou d'un moteur nucléaire. Il devra s'écarter pour laisser passer le nouvel ordre mondial, celui d'un véhicule si propre qu'il s’exempte de bavures. Il est suivi ou précédé parfois de toutes les déclinaisons que l'esprit mercantile est capable d'imaginer pour produire des engins qui se placent abusivement dans la catégorie cycle.

Le législateur est toujours en retard d'une innovation. Incapable d'agir par anticipation, il laisse pourrir la situation jusqu'à ce qu'il ne soit plus temps de trancher dans le vif. Il est désormais acquis, par la lâcheté ou la compromission des forces publiques, que tous ces dérivés lointains de la trottinette ou du vieux clou se sont imposés dans la catégorie des projectiles susceptibles d'envoyer bouler les piétions.

Le trottoir et les chemins sont devenus de vastes jeux de quilles. C'est la foire d'empoigne, la kermesse où le chamboule-tout s'est spécialisé dans le dégomme marcheurs. La vitesse a grisé ceux qui oublient qu'il fut un temps lointain, très lointain pour certains, où eux aussi allaient à pied. L’empathie n'est plus de cette civilisation du loisir et du chacun pour soi.

Je ne vois qu'une porte de sortie pour relever le gant et le défi. La sortie prochaine de semelles électriques pour piétons sur coussins d'air afin de pouvoir se tenir en sustentation à deux mètres de hauteur, laissant passer ainsi le flot des hystériques de la transition assistée. Le pire c'est que nos chers communicants nomment ce phénomène l'emphase plein la bouche : « Les mobilités douces ! »

Si la douceur et la quiétude sont encore au rendez-vous pour quelques cyclotouristes de l'ancien temps, la nouvelle vague du déplacement sans effort, ignore tout des règles qui prévalent à une cohabitation harmonieuse. Ne voyant aucune raison d'obtenir la paix sociale entre ces nouveaux forçats de l'espace commun, il devient urgent de créer des réserves naturelles pour les derniers spécimens de l'humanité marchante. Il en va de la survie de l'espèce.

Quant aux autres, les allumés de la prise électrique, qu'ils aillent se brancher sur une ligne à haute-tension, la même qu'ils installent là où jadis il faisait bon flâner, discuter avec des bipèdes qui ne s'étaient pas encore fait greffer une assistance éclectique à leur mode de locomotion. J'en appelle à la sagesse des derniers Mohicans du déplacement à la pédale de se considérer en fraternité avec les malheureux dinosaures qui vont encore debout sur leurs membres postérieurs ou qui se trouvent en danger dans une poussette ou un fauteuil roulant.

Partageusement vôtre.

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