La plume qui chatouille.

Le portrait n’est jamais conforme.

C'est écrit dans le marbre ...

 

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La subjectivité de celui qui écrit est bien plus redoutable encore que celle du photographe ou bien du peintre. Le portrait est alors question d’angle de vue, de sensibilité tout autant que d’un choix très personnel. Écrire ce n’est jamais rendre compte fidèlement du réel, c’est tout au plus décrire un fragment de celui-ci par le prisme de ses mots et d’un regard décalé. C’est à bien des égards prendre le risque de déplaire, d’irriter et parfois d’offenser ou pire encore de blesser.

Est-ce pour autant qu’il faille renoncer à cette pratique qui devient de plus en plus risquée dans une époque où l’image prime sur tout ? Les mots, pour flous qu’ils deviennent dans bien des esprits, soudain prennent une consonance surprenante quand ils ont le malheur de déchirer un pan de vérité. Ils pointent du doigt ce qui dérange ou bien ce que l’on préfère taire. Ils sont bien plus inquisiteurs que l’image dont désormais on fait à peu près ce qu’on veut.

Malheur donc à qui se lance dans une description, certes forcément empreinte d’une subjectivité largement revendiquée mais jamais comprise comme telle. Il doit une fidélité absolue à son modèle, fidélité toute biaisée parce qu’en fait, c’est la conformité à l’image souhaitée que l’on attend et nullement une tentative de tirer quelques contours cachés. Le bon portraitiste est devenu celui qui sert la soupe, qui répète les propos attendus sans jamais chercher sa propre focale.

Faudra-t-il préciser que tout écrit est nécessairement une fiction, plus ou moins en décalage avec le réel, nécessairement passée par le regard torve et spécieux de celui qui a fait le choix des mots pour donner son sentiment ? Il y a toujours des gardiens du temple pour s’insurger d’une interprétation qui n’est pas la leur, ce qui est par principe l’exacte réalité puisqu’elle vient d’un témoin à distance, décalée et forcément biaisée.

Autant le caricaturiste, sauf redoutable exception cultuelle, peut se permettre tout ce qu’il veut, autant l’écrivain doit marcher sur des œufs s'il brosse le portrait d’un quidam. Il doit d’abord se confronter à l’incroyable diversité du sens des mots, chacun mettant ce qu’il veut bien dans un terme ou bien un autre. L’adjectif est à ce titre le plus redoutable écueil, il peut provoquer ressentiment, colère ou incompréhension tout en focalisant courroux et exaspération. C’est d’ailleurs un juste retour en grâce de ce mal-aimé de la littérature contemporaine qui se complait dans le flou.

Il est aisé de comprendre cette tendance. Tout écrit est porteur du risque redoutable du retour de bâton. Il faudrait, si l’on en croit les revendications des uns et des autres, modifier tel passage, biffer ce terme, supprimer ce paragraphe, oublier cette description. Rien n’est jamais ressemblant ce qui, il faut bien l’admettre est une évidence irréfutable car par essence écrire c’est interpréter, donner une version personnelle par le truchement d’un lexique qui lui-même est un héritage en propre.

Je ne renonce pas à cette activité à haut risque. Puisqu’il faut se couper d’une bonne part de ceux qui ne comprennent pas que rien de ce qui est écrit est parole d’évangile, qu’il convient toujours de considérer que ce n’est qu’une vision personnelle sujette à caution tout autant qu’à imprécision, autant le faire en conscience en les prévenant que c’est à dessein que le dessin n’est jamais exact.

Si vous voulez être certain de ne pas vous emporter, ne lisez aucun portrait, contentez-vous de vous regarder dans le miroir en prenant bien soin qu’il ne soit pas déformant. Là encore, vous aurez malgré tout quelques surprises, l’image qu’il vous renverra ne sera sans doute pas celle que vous attendez. Vous pouvez alors le briser, peut-être cela vous portera-t-il bonheur …

Pour mon malheur, j’écris et je ne suis pas le reflet des opinions dominantes ni même le rapporteur de la pensée convenable. Je ne prends ni gants ni précautions pour glisser mes doigts sur le clavier. Acceptez-en le risque ou bien passez votre chemin mais de grâce, ne venez jamais réclamer que je renie un texte !

Portraitistement vôtre.

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