Le jeu des apparences

Singularités plurielles

Parabole des métamorphoses artificielles.

ovide

 

Un chameau traîne sa bosse dans un champ lexical. Maniant à plaisir la syntaxe et la grammaire, l’animal n’acceptait nullement qu’on le nomme autrement en dépit d’une proéminence unique qu’il arborait fièrement sur le dos. Lui ne voyait pas en quoi il devait porter un autre nom, il était chameau de père en fils qu’importe cette particularité qui le distinguait de ses semblables. L’affaire n’eut en rien perturbé le cours des choses si d’aventure, il avait fait curieuse rencontre en une contrée fort originale.

Un dromadaire qui se prétendait bossu de naissance avait quant à lui deux réserves d’eau sur le dos. Des observateurs attentifs affirmaient qu’il y avait sans doute inversion des extraits de naissance et que l’un se prenait pour l’autre et vice-versa. Il n’en était rien, le chameau à une bosse avait été bel et bien conçu par deux parents en tous points conformes aux définitions de l’espèce tandis que son compère avait quant à lui deux géniteurs qui ne dépareillaient pas leur grande lignée.

Tout n’eut été qu’une singularité qui s’exprimait de manière double si leur exemple ne fit des émules. Un comparse, se plaignant de sa condition chamelière réclama qu’on l'amputât sur le champ de ces hideux appendices dont il avait plein le dos. On fit selon son caprice, l’animal, Prince du désert, disposant de ressources considérables.

Ainsi dénudé, il avait tout l’air d’une bourrique même s’il se revendiquait fièrement de sa race primitive. Les prouesses de la science n’étant plus à démontrer, un dromadaire qui broyait du noir, voulut avoir le corps couvert de zébrures noires et blanches. L'opulence des vaisseaux du désert leur autorisait bien des folies, il trouva un apprenti sorcier pour être transformé selon sa curieuse fantaisie.

Au cœur du désert, il y eu soudainement un effet boule de neige. Chamadaires et dromeaux se confondirent tant et si bien qu’une mère n’aurait plus reconnu ses petits. Chacun y allant de son envie de mutation. L’argent autorise bien des fantaisies, l’avidité des chirurgiens plastiques fit le reste. Nous eûmes bientôt des chimères du Sahara, non pas des mirages - il était entendu que greffer des ailes à ces animaux pesants n’étant pas encore dans le domaine du possible – d’étranges créatures portant trois ou quatre bosses, cornes ou trompes, robes si saillantes que bientôt furent organisés des concours de beauté, des défilés de mode.

La tête tourna bien vite à ceux et celles qui voulaient ainsi se métamorphoser. Jusqu’alors seul l’aspect avait été modifié. Bien vite des revendications plus profondes émergèrent des arcanes de la personnalité. On modifia la structure génétique de nos vaisseaux du désert. La question du genre n’échappa pas à ce vent de folie. Plus rien n’était impossible, les subsides du grand commerce caravanier semblant sans limite, tout était permis pourvu que l’argent fût au rendez-vous.

Ce qui se passa alors tourna à la mascarade. Les uns se prenant pour les autres, les chimères devinrent vite stériles. On ne touche pas aux secrets du vivant impunément. Une nouvelle arche de Noé se constituait ici, sous le regard ahuri des gens sages qui avaient pourtant crié aux fous. On n’avait pas voulu écouter leur mise en garde, le processus était maintenant irréversible. Plus un seul chameau à deux bosses, un seul dromadaire à une seule. Toutes les singularités avaient été explorées dans ce monde si pluriel que bientôt il perdit toute possibilité d’accord.

Pris de folie, ces êtres transgéniques se mirent à s’entredévorer. Chacun voulant être le plus singulier de tous. Il fallait éliminer la concurrence, s’imposer comme le seul et unique animal d’exception. Ce fut la plus grande hécatombe de tous les temps, un massacre, une horreur. Ils s’entretuèrent tant et si bien que les deux derniers exemplaires moururent d’épuisement dans l’ultime affrontement.

Dans les livres d’histoire, on évoque parfois pour les enfants, ces curieux animaux qui en ce temps-là avait une ou deux bosses sur le dos. Même là, plus personne ne sait quel nom donner à chaque espèce. La mémoire s’est diluée dans les sables du désert. Ce n’étaient peut-être que des chimères !

Anthropomorphiquement leur.

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