Depuis la nuit des temps ...

Lucie éclairait les humains

La fée des Lumières

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Depuis la nuit des temps cette charmante femme avait voué son existence à nous apporter un peu de lumière durant nos longues nuits sombres. Elle ne se doutait pas, en acceptant cette mission que même pour une Fée, la tâche serait, redoutable et immense, d’autant plus que les hommes surtout, avaient souvent de noirs desseins.

C’est néanmoins avec une détermination farouche qu’elle se mit en recherche pour tenter d’éclairer nos pauvres existences lorsque le soleil disparaissait à l’horizon. Lucie, vêtue de sa parure blanche, d’une couronne de fleurs dans les cheveux, eut recours à bien des stratagèmes, usa de mille astuces et fit preuve d’une imagination féconde pour nous sortir de l’obscurité.

La nuit originelle était redoutablement profonde. Nulle étoile dans le ciel, nulle clarté pour briser des ténèbres inquiétants et menaçants. Lucie, en bonne fée inventive, façonna un disque magnifique, une boule gigantesque qu’elle lança dans les cieux. La Lune avait le pouvoir de refléter vers la Terre les clartés du Soleil qui se perdaient quand il était parti se coucher.

Au début la Lune se mit en quatre pour satisfaire à sa mission. Elle donnait une pâleur tendre à ce qui n’avait été jusqu’alors qu’un décor dérobé par la noirceur. Mais bien vite, la pauvre se fatigua, voulut prendre ses quartiers d’hiver, réclama un peu de repos. Elle décroissait quand elle manquait de force, retrouvait vigueur pour se faire à nouveau pleine en un cycle que les humains identifièrent comme le premier repère du temps qui passe.

Lucie comprit que le satellite ne pouvait à lui seul, éclairer le chemin des humains qui avancent dans l’inconnu de la nuit. Elle chercha à amadouer le feu, celui qui naissait lorsque la foudre s’abattait sur le sol. Elle mit tant de cœur à l’ouvrage qu’elle finit par domestiquer la bête qui dévore tout, lui donnant naissance par le frottement de deux morceaux de bois. Mais comment conserver le monstre brûlant en vie assez longtemps pour sortir de l’obscurité ?

Lucie trouva un champignon parasite du bouleau capable de s’enflammer aisément, elle découvrit encore dans les entrailles de la terre des huiles qui brûlaient longuement, elle façonna des torches avec des bois à la combustion lente. Les humains pouvaient porter la lumière à bout de bras et découvrir de nouveaux espaces tout en refoulant les bêtes sauvages.

Lucie, en bonne fée chercha à parfaire son dispositif, le simplifier pour que chacun puisse l’utiliser sans risquer de s’y brûler les doigts. Elle pensa que la taille et le poids d’un flambeau n’étaient pas de nature à satisfaire les plus faibles. Il convenait de chercher à réduire le dispositif. C’est en observant des abeilles qu’elle se piqua de se mettre de mèche avec la flamme. La bougie devint le flambeau portatif qui allait faire des merveilles …

À partir de ce formidable dispositif, bien des déclinaisons de sa trouvaille virent le jour, ou plus exactement illuminèrent nos nuits. Les bougies se lovèrent dans des calebasses avant que les citrouilles ne traversent l’Atlantique pour faire peur aux enfants, une nuit de Samonios. Lucie avait pris du galon, elle symbolisa le renouveau de l’hiver, la fête des lumières une nuit, curieusement du 13 décembre après une confusion du calendrier Julien.

C’est véritablement au moment du solstice d’hiver qu’elle était la reine de la fête. Elle devint célèbre par l’entremise de la bûche de Noël, cette bûche sauvée du feu de la Saint Jean, conservée précieusement durant 6 mois avant que d’aller honorer l’âtre et l’espoir de jours plus longs, un 21 décembre.

Lucie se rendit compte que les humains avaient perdu pied avec les traditions et la nature quand il leur suffit de claquer des doigts pour que la lumière soit. Ils en abusèrent tant et tant que bientôt, par l’entremise de la fée électricité, chacun pouvait éclairer la nuit, l’illuminer et même la faire scintiller sans même l’excuse de trouver son chemin dans le noir.

Lors des derniers jours de décembre, la folie lumineuse atteignait son comble comme si chacun voulait honorer Lucie et la renaissance de la nature. Hélas, ce n’était plus du tout cela qui se jouait. Il fallait que tout brille, clignote, éclabousse de clarté jusqu’à faire de la nuit un jour coloré de mille et une teintes. L’obscurité avait perdu la partie, les étoiles et les constellations n’étaient plus visibles de la Terre. Lucie pleurait son ciel éclaboussé de trop de lumière.

Pour parvenir à cette débauche d’énergie, des savants avaient jugulé la matière, s’étaient faits apprentis sorciers, pénétrant jusqu’au plus secret de la matière. Lucie devint impuissante à les ramener à la raison. Une course effrénée les poussait vers l’abîme. « La fin définitive de la nuit sonnera la fin des temps ! » se plaisait à dire la gentille fée.

Un matin, un éclair si puissant que beaucoup en perdirent la vue, sonna le glas de la vie sur Terre. Une flamme gigantesque dévora gens et bêtes, plantes et constructions humaines. Plus rien ne survécut à la terrible déflagration. Il avait fallu construire de plus en plus de monstres inquiétants, nos rivières étaient réquisitionnées pour que l’atome fournisse l’énergie qui permettait désormais non seulement d’éclairer mais de mouvoir ceux qui vont debout sur leurs deux pattes de derrière.

La catastrophe avait sonné le glas de l’humanité. Il ne restait plus trace de vie sur Terre si ce n’est la pauvre Lucie dont les larmes ne parvenaient pas à éteindre le feu nucléaire. Tout était achevé, la boucle était bouclée, la nuit des temps reprenait ses droits. La fée dut se résoudre à se dissoudre à jamais dans l’éther, parmi les poussières d’étoiles qui seules, désormais, témoigneraient encore quelque temps de ce que fut cette belle histoire qu’on nomma la vie.

Obscurement sien.

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