Déconfiture

Au saut du lit.

Conte du Confinement

 

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Georges ne se souvenait plus de grand chose. Il est vrai que la veille, énième jour de privation de sa chère liberté d’aller et venir comme il aimait tant à le faire auparavant, il avait singulièrement chargé la mule dans un apéritif en visio-conférence qui tourna à une bacchanale inconsidérée.

Durant cette mascarade numérique, les uns et les autres avaient tenu des propos qui bien vite tournèrent à la plus douce folie. L’envie sans doute d’échapper à la lourdeur du moment, le désir de s’évader par l’entremise d’un paradis artificiel quelconque. D’ailleurs, parmi ses correspondants, certains allèrent jusqu’à fumer la moquette pour compléter leurs libations excessives.

Georges s’était montré plus sage, s’il est permis d’évoquer cette vertu en pareilles circonstances. Il avait bu, sans modération certes, mais uniquement un petit vin de notre beau pays de Loire. Quand son tour de parole venait, au lieu de se lamenter comme les autres, de projeter le monde d’après, il s’était contenté de parler de ce petit Bourgeuil si gouleyant, ce « Berton » issu du vénérable cépage Cabernet France.

Chevalier de la « Dive Bouteille », admirateur de Rabelais, il se saoulait plus de mots que d’alcool du reste. Il narra l’histoire de la vigne dans le Val de Loire, l’arrivée de la lambrusque ; cette liane qui se ferait plus tard cep de vigne. Elle fut transportée sur nos rives par les grands voyageurs venus d’Orient. Ils arrivèrent ici en remontant la Loire avec des amphores remplies d’un breuvage inconnu en Gaule, rapidement adopté par les autochtones. Il fit l’âne en prolongeant son récit jusqu’à Saint-Martin, l’inventeur légendaire de la taille, joua le coq devant la seule qui trouvait de l’intérêt à ses récits ampoulés.

Les autres, progressivement fermèrent leur session. Elle et lui n’étaient plus que tous les deux désormais et toujours un verre à la main qui se vidait au cours de propos interminables. Georges ne la connaissait pas, il ne l’avait jamais rencontrée ailleurs que sur un écran. Le hasard tout autant que cette étrange période avait fait se croiser leur chemin sur une toile, bouée de secours pour les isolés.

Rapidement, il l’avait baptisée « Siduri Sabitou », ce qui à Babylone, signifiait :« celle qui verse à boire ». Il se fit appeler Gilgamesh, le dieu du vin entre le Tigre et l’Euphrate, celui-là même que la belle déesse avait initié à la dégustation. Elle voulut en savoir plus. Il lui expliqua, alors que la tête lui tournait déjà, que la société babylonienne était fort différente des autres. La femme n’y était pas recluse, elle avait accès à la culture, à la lecture qui naissait avec des signes cunéiformes.

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Siduri Sabitou participa ainsi avec un délice non dissimulé aux libations avec celui qu’elle appelait désormais son Gilgamesh. Georges s’effaçait derrière ce Dieu babylonien tandis qu’il ignorait le prénom de son interlocutrice. Ils perçurent tous deux l’ivresse comme une respiration nécessaire, un dérivatif pour échapper à la noirceur du moment.

Ce qui se passa ensuite ? Pouvaient-ils, l’un et l’autre s’en souvenir. Ils cessèrent de tenir des propos cohérents. Leur dialogue devint une partie de badminton, leurs propos s’échangeaient, parvenant difficilement à passer par dessus le filet de l’intelligible. L’élocution devint difficile, leur champ visuel se troubla. Un moment, le volant tomba à terre, ils se turent, n’ayant plus la capacité d’articuler quoi que ce soit.

Gilgamesh n’était plus, Georges éteignit son écran. Siduri Sabitou redevint Mireille et alla elle aussi se coucher, tant bien que mal. Georges fit de même et lui aussi s’affala sur son grabat, tout habillé. Leurs nuits se firent lourdes des abus de la soirée. Il y eut du tangage, des mouvements erratiques, un curieux sentiment d’envol.

C’est Georges qui retrouva le premier, pied avec le réel. Il se réveilla, ouvrit les yeux. La chambre ne lui rappelait rien. Il s’aperçut qu’il n’était pas seul. Mireille, surprise par le frôlement qu’elle perçut cessa de dormir. Ils se saluèrent, lui prétendit se nommer Gilgamesh, elle affirma être Siduri Sabitou.

Ils étaient étrangement vêtus. Elle portait une large tunique d’une étoffe souple et légère, laissant libre ses bras,une ceinture enserrait sa taille. Lui avait une tunique tombant sur ses genoux avec des manches étroites et longues se terminant au poignet. Ils s’observèrent, rirent sous cape de leurs allures puis se décidèrent à découvrir où ils étaient.

Ils quittèrent leur chambre pour se retrouver plongés dans une ruelle étroite, totalement vide. Les maisons n’avaient rien à voir avec leur univers habituel, petites, blanches, aux ouvertures étroites et aux toits en terrasses. Le sol était de terre battue. Ils entendirent au loin, le bruit d’une cloche. Mireille glissa à Georges : « C’est jour de Pâques, sans doute ! »

Georges voulut voir de quoi il en retournait. Il remonta cette rue étrangement silencieuse et vide. Ce qu’il vit alors lui glaça le sang. Des bœufs tiraient un chariot sur lequel s’empilaient des cadavres. Les hommes accaparés par cette tâche, portaient des cagoules…

Ils venaient de changer d’époque, de faire un bond terrible dans le temps et l’espace. Ils avaient rêvé de liberté, ils se fracassaient contre un mal plus redoutable encore : la peste Antonine. C’est là que s’acheva leur parcours dans la plus totale déconfiture. Ils avaient troqué un âne contre une vieille bourrique impotente ! Une minute quarante-neuf secondes plus tard, une puce vint les piquer sans qu’ils s’en rendent compte.

Ce qu’ils sont devenus, nul ne pourra vous le dire avec certitude ...

Pandémiquement leur.

À l'invitation de l'association Au fil des mots, ce conte a été écrit le 11 avril derniers dans le cadre des 24 heures d'écriture confinées. Un recueil : 24 heures pour s'évader a pu ainsi être édité avec les 97 textes qui leur sont parvenus.

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