Filer un mauvais coton

À trop tirer sur l’élastique

Drôle de bobine ...

 

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Le temps est venu de se voiler la face sans trop chercher à comprendre de quoi il en retourne. La diversité des masques posés sur nos faces de carême n’est pas sans étonner l’observateur attentif qui reste malgré tout les yeux ouverts dans ce carnaval généralisé. Avançons donc dans ce maquis de protections hétéroclites pour tenter de tirer le fil de cette histoire.

Tout a commencé, il est vrai, par une pénurie savamment dissimulée par une somptueuse série de mensonges, d’arguties éculées et de volte-faces. La nation devait poser un voile sur la vérité tandis que l’on finissait par nous avouer que les stocks de masques s’étaient mystérieusement envolés. L’explication était somme toute assez logique car ils avaient été constitués pour une menace de grippe aviaire…

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Puis vint enfin l’appel aux petites mains. Prenez du fil et une aiguille, en référence à une expression aux conséquences souvent désastreuses afin de fabriquer vous-même ce que l’état ne peut vous fournir. C’est alors que sont sortis des placards torchons et serviettes dans un joyeux mélange, pourvu qu’ils soient en coton, pour réaliser cette protection de tissu.

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Nous revenions ainsi aux origines de l’expression : « Filer un mauvais coton ! ». Dès qu’un vêtement ou un linge commençait à boulocher, à montrer des signes de fatigue, il allait passer sous la coupe, pour retrouver une nouvelle existence susceptible de sauver des vies. Les couturières firent des merveilles à l’esthétique parfois contestable. La mode était née du masque personnalisé. La rue devint le théâtre du grand défilé de mode.

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Dans le même temps, des protections professionnelles ont fait leur apparition. Le coton s’effilochait tandis que de solides masques de chantier semblaient placer une coquille de noix devant la figure de ceux qui s’en couvraient. Ce fut le grand signal de la course à l’armement. C’était à qui allait faire preuve de la plus grande imagination pour se constituer un bouclier facial.

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Visières, heaumes moyenâgeux, niqab reconverti au risque de l’apostasie, cagoules il y a peu prohibées couvrirent à nouveau des têtes qui se payaient joyeusement la loi qui avait fait couler beaucoup d’encre. Le pays filait un mauvais coton, sa santé mentale en prenait un coup dans l’aile. Il n’en fallut pas plus pour voir le retour au gouvernement de dame Roselyne

Le pays manquait d’air. La lassitude gagna les déguisés. C’est alors que surgirent de nouvelles manières de porter la chose. Le masque tombait sous un nez qui réclamait son droit à pointer le bout de son appendice hors de la chose. Ce fut le signal d’une lente descente aux enfers pour ce bout de tissu ou de matières composites puisque le bon peuple pouvait enfin s’équiper de masques chirurgicaux.

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Petit à petit, l’élastique se tendit pour permettre le glissement sous le menton. C’est ainsi que le masque devint le réceptacle de toutes nos humeurs avant que de venir se reposer sur la face à l’approche d’une escouade répressive. Quand le danger était passé, beaucoup retrouvèrent alors l’expression ancienne et méconnue « Jeter un mauvais coton » qui signifiait alors qu’on avait des ennuis de santé. Pour illustrer à merveille cet idiome, des imbéciles, des malotrus jetèrent l’insupportable compagnon dans le caniveau.

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C’est toute la planète qui filera à son tour un mauvais coton. La pollution s’ajoutera à la pandémie, l’incivisme à la stupidité ! Nous ignorons ce que deviendront ces monceaux de tissus imbibés de tous nos miasmes. Une autre manière de semer la mort parmi une faune qui n’avait rien demandé.

Les mots et les maux font bon ménage. La farce et la face jettent un voile sur cette société qui court à sa perte. Nous avons perdu le fil de la raison.

Masquaradement vôtre.

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