Cas de conscience …

Ou comment se faire complice d’un système totalement fou ?

J'en ai gros sur l'estomac !

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Plus je travaille au Relais orléanais, ce restaurant social qui propose des repas aux gens à la rue, aux gens sans ressources, aux sans papiers, aux réfugiés en instance de décision administrative, plus je m’interroge et questionne ma conscience. Nous leur proposons à manger avec les surplus de la grande distribution et sommes à notre tour pris dans le piège de cette effroyable mécanique de la surproduction et du gaspillage.

La banque alimentaire nous livre bien plus que nous ne pouvons transformer. Chaque jour, c’est une course poursuite à la limite de fraîcheur avec cette obsession de ne point gaspiller, de ne surtout pas jeter. Louable intention certes mais qui prend de tels travers qu’elle se retourne immanquablement contre ceux qui agissent en toute bonne foi.

Nos bénéficiaires sont nourris à moins que gavés corresponde plus exactement à ce qui se passe en réalité. Devant les montagnes de produits en dés-errance, nous sommes face à l’alternative folle de toujours plus leur donner ou bien de remplir nos poubelles et de subir ainsi le jugement des voisins qui n’y comprennent rien.

Tout distribuer cela consiste d’une part à ne jamais refuser un dessert de plus, une portion supplémentaire, des viennoiseries à chaque petit déjeuner. Nous transformons ainsi les personnes en situation de précarité en des ventres chargés d’éponger la folie consumériste d’une société qui les exclut paradoxalement de son tourbillon délirant. Si bien que nous en faisons des consommateurs exemplaires, avalant avec gourmandise, profusion et excès ce qui se fait de pire en matière d’alimentation.

Tout distribuer c’est encore proposer d'emporter ce qui n’a pu être préparé à temps, ces produits dont la date limite de vente vient à échéance. Ainsi chaque jour, nos « clients » partent avec des cabas remplis ras la gorge de produits sur-emballés aux compositions douteuses, aux provenances incertaines, aux goûts discutables dans le meilleur des cas. Est-ce qu’aider les précaires c’est ainsi attenter à leur santé ultérieure ? Est-ce encore les gaver comme des oies ? Je suis à chaque fois effaré par le bol alimentaire qui est le leur et qu’on ne vienne pas me dire que j’ignore tout des souffrances de la privation …

Jeter c’est prendre le relais de ceux qui désormais se déchargent sur les associations pour liquider leurs excédents tout en bénéficiant de substantiels dédommagements. Nous aurions mauvaise conscience à jeter ce qui nous a été donné et pourtant, il conviendrait parfois de le faire tant les produits en question ne sont pas tous des plus respectables.

Nous devenons ainsi la porte d’accès à une société de l’hyper-consommation, le sas de décompression pour devenir de parfaits clients lobotomisés, prêts à manger n’importe quoi pourvu que ce soit insipide, sucré, emballé, coloré, sans saveur et sans rapport avec les saisons. Nous les initions à leur futur rôle de mouton de la grande distribution les confortant dans l’idée que manger au petit déjeuner des croissants et des pains au chocolat constitue la norme en France. Quelle hérésie !

Chaque midi où j’officie dans cette association, je dois consentir en haussant les épaules à leur donner un fruit, un part de pâtisserie, deux yaourts et un dessert maison puisqu’il n’est pas convenable de refuser, de mettre une limite ou bien de prendre le risque d’avoir des restes. Tout ceci vient s’entasser sur un plateau qui regorge déjà d’autres produits, tout aussi abondants et disparates. Je me fais complice, je deviens un agent de propagande d’un système délirant au nom d’une charité qui ne sait plus ce qu’elle fait, qui perd totalement le sens de la proportion et du raisonnable.

Si aider c’est pousser les gens dans le vide à moins qu’ici ce ne soit le trop plein, je me demande si véritablement on leur rend service à ne jamais vouloir poser de limite, à ne pas agir en éducateur mais en simple courroie de transmission d’un système qui veut toujours aller plus loin dans le délire consumériste.

J’avais besoin de coucher sur le papier ces quelques réflexions. Je ne doute pas qu’elles vont une fois encore provoquer moqueries honteuses et remarques sarcastiques, propos insultants et tirades déplacées. Qui n’a pas mis les pieds dans un tel endroit ne peut se rendre compte et ce témoignage ne sert qu’à pointer une aberration de plus dans notre société en perte totale de repères.

Goinfrement leur.

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