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Billet de blog 17 oct. 2021

Sauver ce qui peut l'être encore

Message comme une image

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Message comme une image © C'est Nabum

Au tout début du Monde, le Grand Créateur : nous l’appellerons ainsi pour n'offenser personne, fit la Loire et tout ce qui allait avec. La Nature y était en magnificence tandis que la faune et la flore enchantaient ce décor somptueux. « Mon Dieu, je n'ai jamais créé quelque chose d'aussi beau » se dit de par devers-lui, celui qui avait une grande idée de lui-même. Il ajouta alors : « Il faudrait que des individus à mon image puissent admirer cette merveille ! ».

Le Grand Créateur joignant le geste à sa parole sacrée, se pencha sur une veine d'argile pour façonner le premier humain. Il hésita un peu sur les proportions, tâtonna quelque peu pour réaliser cette première créature : et ce fut l'homme. Il l'observa, la jugea, trouva que l'ensemble manquait singulièrement de jolies rondeurs et que surtout, il y avait quelque chose d'inélégant qui pendouillait par le milieu. Il se dit qu'il pourrait sûrement mieux faire.

Le Grand Créateur se pencha à nouveau vers la terre, mis beaucoup plus d'application à sa nouvelle réalisation. Il corrigea les imperfections de son coup d'essai pour obtenir le chef d'œuvre de toute sa création. Et ce fut la femme ! Oui vraiment, jamais plus belle créature n'était née de son imagination !

L'homme, immédiatement regarda la femme avec concupiscence. La femme dans sa grande naïveté initiale accepta la main qu'il lui tendit. Il la conduisit à l'écart de leur créateur et là, pour la première fois, la femme vit la feuille à l'envers tandis qu'un serpent riait sous cape. Neuf fois plus tard, sans l'aide du patron, une nouvelle créature vint au monde.

Les humains se multiplièrent ainsi, crûrent le long de la rivière afin de constituer la Tribu Liger. Au tout début, chacun d'eux connaissait par le cœur les merveilles de la création. Ils savaient tous qu'avant de se mettre à table il convenait de se frotter les mains sur cette fleur, puis de les plonger dans l'eau pour qu'elles soient propres. Ils savaient encore que l'écorce de cet arbre leur permettait de repousser les maux de tête et les abus. Ils connaissaient les plantes comestibles et celles qu'il fallait éviter. Ils savaient surtout qu'avec la graine de cette fleur, on pouvait octroyer une mort certaine après des douleurs extrêmes à son pire ennemi. Il n'était pas besoin de le leur enseigner.

Mais, les humains devinrent si nombreux qu'ils durent se regrouper en petite communauté qui devinrent bien vite des villages. Là, chacun se spécialisa dans une fonction utile au groupe. Beaucoup tournèrent ainsi le dos à la nature, oubliant les connaissances élémentaires des premiers habitants. Il fallait agir pour qu'ils ne se coupent pas de la terre nourricière. Le Grand Créateur manda Merlin afin qu'il nomme les merveilles de la création pour faciliter cette connaissance essentielle.

Le mage s'approcha de toute chose créée par son maître. De son bâton magique, il les pointait avant que de les nommer. C'est ainsi que bien avant le gel hydroalcoolique, la plante qui permet de se laver les mains fut nommée : « Saponaire ! », l'arbre dont l'écorce soulage les douleurs devint : « Saule » tandis que la fleur dont les graines provoquent une mort affreuse eut elle aussi un nom mais madame la préfète m'interdit de vous éclairer à ce propos.

Le Grand Créateur était satisfait. Merlin avait fait un excellent travail pensa-t-il, persuadé que le lexique suffirait à retrouver les chemins de la connaissance. Hélas, ce fut tout le contraire qui se déroula sur Terre. Les humains devinrent si nombreux que les villages n'y suffisaient plus. Beaucoup s'agglutinèrent dans des Villes, certains grossirent au point de se faire Agglomération tandis que les plus orgueilleuses voulurent devenir Métropoles.

Dans ces lieux de perdition, les enfants pensaient que le lait provenait de briques en carton tandis que les poissons sortaient du congélateur avec du gruyère au milieu et de la chapelure tout autour. Ils ignoraient tout des merveilles de la création tandis que leurs parents eux aussi, avaient tout oublié. Le Grand Créateur se dit qu'il devait agir au plus vite, leur déciller les yeux pour qu'ils retrouvent ce contact primordial avec leur environnement.

Le Grand Créateur inventa alors l'appareil photographique pour que les humains regardent à nouveau les merveilles de sa création. Au tout début, ce sont surtout les hommes qui s'accaparèrent d'un objet qui disposait d'un élément qui s'allongeait à volonté devant eux : un vieux souvenir sans doute. Il y eut alors des images magnifiques : l'oisillon sortant de son œuf, le héron avec un poisson dans son bec, l'explosion des couleurs d'une forêt d'automne.

Mais les mêmes dévoyèrent rapidement la chose. Ils se mirent à photographier des femmes nues, au petit matin couvert de brume, sur une plage. Le Grand Créateur n'eut pas le temps de hausser les épaules. Sur Terre la grande catastrophe était en marche : l’anthropocène comme la nommèrent ceux qui en avaient conscience. La grande disparition des espèces du fait des folies des humains allait faire le vide sur la planète.

Adieu les jolis papillons, les libellules et les sauterelles. Adieu la petite écrevisse de nos rivières, la loutre ou les oiseaux dans nos villes. Adieu les gros mammifères et les insectes. Adieu les poissons des profondeurs, les baleines et des espèces qui n'auront jamais le temps de se faire connaître de leurs bourreaux.

Le Grand Créateur se dit qu'il convenait de généraliser l'usage de l'appareil photographique afin que chacun puisse en posséder un dans sa poche pour faire un dernier cliché de ce qui allait bientôt disparaître à tout jamais. Il espérait qu'ainsi les humains prennent conscience de leur responsabilisé et inversent la terrible mécanique qu'ils avaient engendrée.

Il inventa un deux en un. Un petit appareil capable à la fois de communiquer par-delà de la distance et de prendre des clichés aisément. Il était persuadé qu'ils allaient se tourner à nouveau vers cette nature qu'ils avaient martyrisée. Il se trompait lourdement. Ce qu'il vit de son Éden provoqua son courroux, son ire et sa colère.

Les humains tenaient le petit appareil à bout de bras, ils faisaient des grandes grimaces, se collaient à d'autres de leurs semblables, tous aussi ridicules pour se photographier à eux autres dans le mépris et l'indifférence face aux véritables merveilles qui les entouraient. Le Grand Créateur jeta cet instrument du diable, déclencha la foudre et le tonnerre : « S'il n'y avait qu'une espèce à faire disparaître pour sauver tout le reste, c'est bien celle qu'il avait conçue à son image ! »

Le Grand Créateur fort de cette résolution garda de par devers lui, la stratégie qu'il allait mettre en place pour sauver encore ce qui pouvait l'être. Son grand dessein ne tardera pas à vous apparaître quoique vous ne pourrez plus rien entreprendre pour inverser sa volonté suprême. Les humains ont largement provoqué leur perte, il n'est plus rien à faire pour eux. L'essentiel est de sauver ce qui peut l'être encore.

Anthropocènement vôtre.

Illustrations de Cathy Blondeau

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